Lettre sur le harcèlement contractualisé

Laissez-moi rentrer maman.

Jamais je ne me suis plainte de l’exil, des longues heures cloîtrées, de la solitude. J’ai tout enduré, convaincue et reconnaissante de la chance que vous m’offrez en me permettant de faire ma médecine ici, plutôt que chez nous.

Mais vous m’avez vous-mêmes appris qu’il y a des limites. Or cette simple vérité, ici c’est comme si leur langue même interdisait de le penser.

Je ne vous ai jamais parlé des horreurs que l’on fait à Babel par divertissement, dans les bas-fonds, et parfois jusque dans des bulles de cruauté que l’on crée dans les quartiers huppés, toujours pour s’amuser. Je me disais que chaque monde a ses laideurs. Seulement, ici, pour eux, au fond, il n’y a ni beau ni laid. Et il s’agit désormais de mes propres condisciples, de ma propre école.

Comme partout, et même si ces choses-là sont censées s’arrêter avec l’âge adulte (auquel beaucoup n’arrivent donc jamais), il se forme entre nos murs des meutes de hyènes ricanantes, qui s’amusent en pourchassant un solitaire ; toujours un être fragile, bien entendu. Le mois dernier, un niveau a été franchi dans la perfidie. La victime avait pour faille un père déclassé, boulanger dépouillé de son commerce par un contrat piégé de crédit, et depuis enlisé dans les expédients et l’oisiveté (c’était la mère, assez haut placée depuis quelques années, qui payait les études). Va savoir pourquoi mais, s’il est ici positivement défendu de railler nombre d’infortunes, de tares et de manquements, il ne l’est pas de retourner en riant le couteau dans la plaie d’un père pauvre à la dérive, pourtant banal habitant victime d’une banale arnaque. A force de moqueries roulant sur cette plaie encore ouverte, le pire arriva : le fils sauta par la fenêtre d’un couloir, s’écrasant au sol trois niveaux plus bas (je parle de ces niveaux de la Ville qui s’enroulent lentement autour du piton sur lequel elle est construite, pas de simples étages d’un bâtiment : sa chute a dû atteindre les deux ou trois cents mètres…)

Très embarrassé, et surtout terrifié à l’idée de voir un jour un rejeton autrement apparenté suivre l’exemple de son prédécesseur heureusement plutôt mal né, le directeur a donc décidé d’un plan d’action vigoureux et, surtout (maître-mot à Babel) : « novateur ».

Une guilde a en effet récemment vu le jour qui fournit un service visant justement à éviter les harcèlements dans divers collectifs plus ou moins clos : écoles, universités, ateliers, etc. La « méthode novatrice » est simple : fournir des employés qui s’intégreront au groupe, précisément pour être harcelés eux : comme ça, aucun membre réel du groupe ne le sera. Et il semblerait que cela soit efficace, du moins à court et moyen terme : au-delà, il est encore trop tôt pour le dire.

Je ne te mens pas.

Des souffre-douleurs tarifés et homologués, oui, homologués ! à la taille bien basse, au physique bien disgracieux et fluet ! à l’habitude de tout subir !

Mais ils sont, autre maître-mot ici, « consentants ». Parce que dans leur misère, ils consentent à être maltraités, pour être moins miséreux, eux, et leurs familles peut-être…

C’est atroce maman. Ils se laissent faire. Ils sont deux, deux souffre-douleurs pour deux cents personnes… Au moins tout le monde ne participe pas. Mais de plus en plus de monde participe, puisque désormais c’est permis et que, surtout, ils l’ont voulu. Pire, en les maltraitant on leur donne du travail, on assure leur subsistance : on leur « rend service ».

Ils leur font tout, et ils se laissent faire, et même ils pleurent et ils supplient quand on le leur demande. Le visage en sang, ils versent des larmes tarifées qui dessinent deux rivières boueuses sur leur face couverte de poussière, et au milieu il leur dégouline de la morve et de la bave en torrent, mélangé au reste ça forme des grumeaux sur leurs lèvres et leur menton… et ces regards vides, vidés de tout, sans même une trace d’envie de vengeance. Et il y a un contrat pour ça, signé par ceux à qui vous donnez tant d’argent ! Pour que je devienne médecin ! Médecin, pas tortionnaire ! Et tu les verrais tous, ils sont hideux ! Tous lâches en plus, toujours à suivre en petits rangs leur grand chef, un crétin absolu, papa est très riche et peut-être intelligent, mais lui bête à manger du foin, ou plutôt, bête et méchant à faire manger du foin aux autres, pour « s’amuser ». Toujours à cracher bruyamment par terre, à être insolent avec les enseignants et méprisant avec nous, pour se prendre pour un dur alors qu’il est juste trop fainéant pour bien se tenir, et trop rentable par son père pour être viré. Sa façon de se rebeller c’est de mal se comporter, de se laisser aller, de ne pas faire d’efforts : tu parles d’un aventurier ! Et toute sa petite cour qui le vénère ! Et toi qui m’avais suggéré de chercher un… tu les verrais !

J’ai essayé de les arrêter, de leur dire que tout simplement, c’était mal ! Ils m’ont regardée comme une folle, et m’ont traitée d’attardée, de rabat-joie, de coincée, de « née-vieille », ils m’ont reproché mes préjugés, mon archaïsme, et même mon « mépris pour le travail des autres » ! Et quand je leur ai dit que c’était juste indigne, ils se sont mis à aboyer : « Qui es-tu pour dire que ce qu’ils font, que leur travail est indigne ! En plus ils empêchent du mal, de la souffrance pour des plus fragiles, parce que eux ils savent la supporter. C’est comme un boulanger : il te vend son pain parce que lui il sait le faire, et toi non. C’est comme ça qu’on progresse à Babel, qu’on s’éloigne du monde d’hier, des préjugés, de l’archaïsme : on se spécialise pour être performants. Sinon, on retourne en arrière à l’âge de pierre. »

Et pire encore, maman : ces pauvres choses elles-mêmes sont venues me demander de les « laisser travailler ». Elles étaient outrées, pleines d’aigreur, mais à mon égard ! Elles m’ont reproché de juger leur travail, de les mépriser, depuis mon « confort de privilégiée »… « Aucun choix n’est indigne, et on choisit ce qu’on peut nous, on n’a pas votre chance, alors vous n’avez pas le droit de dire que notre choix est indigne ! »

C’est comme si dans leur esprit, jusque dans leur langue, le problème n’existait tout simplement pas : contrat égale consentement, consentement égale liberté, liberté égale dignité. Si une personne a signé elle est d’accord, et chacun fait ce qu’il veut.

Ils sont fous, maman.

Non, je ne ferai pas comme eux. Ils ne sont pas fous : ils ne sont juste pas comme nous.

Je veux rentrer à la maison.

3 réflexions sur “Lettre sur le harcèlement contractualisé

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