Première lettre sur un conflit de générations

Cher ami,

J’ai été témoin le mois dernier d’une scène étrange, lors d’une soirée dans les quartiers occidentaux de la Ville – fort ennuyeuse au demeurant.

Tout bien considéré, rien qui m’eût dû étonner outre mesure : un banal conflit générationnel, une dispute entre mère et fille. En cette Ville bâtie explicitement pour aller exclusivement de l’avant, quoi de plus normal, de plus nécessaire, de plus constamment urgent ? Néanmoins la mère – devenue depuis une mienne amie –, pourtant toujours à l’avant-garde de toute dissidence à l’encontre du passé, m’apparut profondément meurtrie d’en voir une se manifester entre elle et sa progéniture.

J’ignore largement l’objet de la querelle ce soir-là, faute d’y avoir prêté attention. Recomposant la diatribe de la fille d’après les confessions de la mère, il semblerait que la première ait reproché à la génération de la seconde l’ensemble de son œuvre, qui serait une manière de trahison hypocrite car, loin de perpétuer comme elle le prétend la geste émancipatrice et créatrice de ses devancières, cette génération se serait complaisamment confite dans la satisfaction de soi et le confort, laissant en héritage non pas la dissidence et l’insolence, mais bien plutôt un vide nu, replet, rengorgé de contentement. Quoiqu’il en fût, cela s’acheva dans le bruit et la fureur des éventails froissés, des portes claquées, et du départ brutal de la jeune femme, ivre de son ire – et si belle – entre ses longues mèches déliées ; elle ne regagna même pas ses appartements, et partit se réfugier chez son père – pourtant, aux dires de mon amie, pas davantage au diapason des lubies de cette jeunesse ingrate. Suffisamment ennuyé déjà par la compagnie des journalistes ignares qui m’assaillaient de questions au sujet du récent rebondissement politique dans notre pays – questions dont je ne saurai vous dire si elles étaient dépourvues de pudeur davantage qu’elles ne foisonnaient d’imbécillité –, je m’offris de raccompagner la génitrice (ou du moins la mère) désavouée, qu’à vrai dire je connaissais jusqu’alors fort peu, l’ayant bien davantage regardée qu’écoutée.

Je la guidai vers le petit aérodrome privé de nos hôtes, et la saisis par la taille pour l’aider à se hisser à bord du planeur que je louais à la semaine ; puis nous nous élevâmes dans l’air de la nuit, doucement bercés par la main experte de mon aéronaute renommé.

Mais quelques mots sur cet engin étonnant, que je regrette fort depuis la livraison de mon ballon. Babel – cet enchevêtrement enroulé autour d’un haut piton – fourmille de grandes artères, de parois abruptes et imposantes, de gorges de béton, mais aussi de forêts de cheminées, de plaines d’aérateurs, de myriades de ventaux en tous genres : de là un formidable royaume de courants aériens, du plus puissant au plus diffus, du plus parfaitement horizontal au plus brutalement plongeant, du plus régulier au plus capricieux ; cosmos aérien merveilleux et périlleux, que seuls les plus adroits osent braver sans moteur, pour voler grâce à ces vents plutôt que malgré eux. Sensation indéfinissable que de proprement se laisser porter – et ce silence !

Hardi et devinant mes intentions, mon pilote prit rapidement le large, nous lovant dans le courant le plus externe de ce maëlstrom d’air bétonné. Peu de choses en ce monde coupent autant le souffle que de longer Babel en vol, à un mille ou deux. Dans ces nuits sans étoiles que tissent autour d’elle la Ville et ses machines, elle trône telle une reine d’obsidienne et d’or, au beau milieu du néant, écrasante de gigantisme et de vie, massive tel un dieu ancien, et douce, par toutes ces lumières où son âme luit. Tout Babel tient dans une lumière allumée dans la nuit noire, dans l’ingéniosité humaine seule face à un monde vidé.

Vous déduirez aisément l’effet d’un tel spectacle sur une femme blessée, et maintenue serrée contre moi par l’habitacle exigu.

Nous allâmes devisant et riant et, assez rapidement, lui vint l’envie de se confier ; en moins d’une demi-heure nous fûmes posés, sur l’aéroport d’un hôtel de ma connaissance. Après que j’eus contractuellement profité d’une compensation de sa part, et l’eus tout aussi contractuellement assurée d’une stricte confidentialité quant à ce qu’elle me dirait pendant l’heure de confidences convenue, nous en vînmes au récit de la fracture qui allait s’accroissant entre elle et sa descendance.

Elle ne comprenait tout simplement pas sa fille, m’avoua-t-elle dans un soupir. « En fait, ajouta-t-elle dans leur langue infecte, il y a de plus en plus de jeunes des quartiers de l’Ouest qui sont comme si ils voulaient revenir en arrière dans le passé, tout détruire, tout ce que leurs parents ont fait », et ce à la plus grand stupéfaction de leurs parents justement – ou de leurs tuteurs, à tout le moins. Ils leur avaient pourtant donné à la fois la liberté, et des valeurs pour les guider !

Cette quinquagénaire, à la fois constamment fatiguée et raisonnablement énergique une fois motivée, est intéressante en ce qu’elle est on ne peut plus ordinaire, sa médiocrité faisant d’elle un docile reflet de sa génération : si Babel est dans l’Histoire un escalier comme elle l’est autour de son rocher, disons que mon amie se tient sur la marche des journalistes – elle appartient d’ailleurs à cette déplorable espèce. Non en ce que sa génération en aurait suppurés davantage que les autres, mais en ce que c’est elle qui les a institués comme ses guides moraux. Mon amie porte ainsi ce surplis de légitimité octroyée à sa caste par son époque : inévitable pour elle de souffrir alors que s’approche l’heure de céder la mitre ; de là provient sans doute son regard perpétuel non de chien battu, mais de chien sur le point de l’être. Encore bien conservée et élastique toutefois, cela va de soi – à Babel, les onguents de beauté et la gymnastique d’entretien ont été portés à un degré de sophistication et d’efficacité inimaginable pour nos contrées : l’on y a gagné vingt ans d’attractivité.

Quant à sa fille, elle s’opposerait donc de plus en plus à elle ; et, à travers elles, s’opposeraient chaque jour davantage leurs générations respectives. « Au moins, se rassure-t-elle, ma fille ne fait pas du tout partie des plus radicalisés ». Moyennant rétribution de la prolongation – rétribution assez élevée je dois dire ; elle était bouleversée –, elle prit un détour par la mésaventure semblable d’un collègue du père de sa fille. Cet homme « on ne peut plus ouvert et avancé », avocat pionnier des implications culinaires du droit au bonheur, avait eu le malheur insigne de voir son fils partir vivre dans un des quartiers de l’extrême Est, parmi une communauté tard venue à Babel, très dynamique mais encore, d’après mon amie, arriérée quant à ses mœurs et ses superstitions. Malgré de remarquables performances économiques et même scientifiques, elle resterait malheureusement engluée dans ce qu’il y a de plus rétrograde et immobiliste : culte familial des ancêtres, déférence envers l’âge inscrite jusque dans le langage, respect sourcilleux et ombrageux de leur pays d’origine. Ce choix était ainsi un rejet intégral et absolu des valeurs de son père ; pire : pour un individu élevé dans des valeurs avancées, il s’agissait ni plus ni moins que d’un authentique « retour en arrière ». Or, si chacun a sa place à Babel, tous se doivent cependant d’aller de l’avant.

Comme ce père par son fils, mon amie avait l’impression de se voir reprocher par sa fille tout sa vie. Oui, elle avait travaillé, et ressortait ensuite le soir pour s’engager : car oui, elle voulait un monde meilleur pour sa fille, qui le lui reprochait ! Car c’est cela qu’elle lui avait jeté à la figure comme un gant, en plein milieu du salon peuplé et feutré, ces engagements humanitaires qui l’accaparaient, pendant qu’une nounou la gardait – son mari d’alors travaillait à tisser le réseau nécessaire à la carrière artistique qu’il projetait et, s’il était de temps à autre présent au domicile familial pour travailler à son œuvre, à l’accoutumée il était lui aussi de sortie. Se rendait-elle compte, son ingrate de fille, de la chance qu’elle avait ? Oui, elle avait été dans son enfance élevée par une nounou : mais une différente par an, ce qui l’avait rendue quintilingue, oui, et à six ans seulement ! Et elle se plaignait ! Elle avait une mère exemplaire et les langues étrangères qui ouvrent l’esprit, et elle se plaignant, la nantie !

Si je ne m’étonne plus guère du paradoxe de l’usage croissant de domestiques dans ce monde fièrement anti-hiérarchique, je tentai naïvement de lui faire entendre que, peut-être, garder la même nourrice eût donné à sa fille une certaine continuité affective – vous vous souviendrez comme moi de la douceur des relations avec nos gouvernantes, compensant plutôt bien la froideur de nos aristocratiques parents. « Mais l’ouverture ! Apprendre à accepter l’autre, ne pas rester dans l’entre-soi, c’est ça que je voulais pour elle ! Pas ces vieilles familles toute fermées, pleines d’emprise sur les plus faibles, et si étouffantes ! » Un peu au bout sinon de mes moyens, du moins de mes envies, je préférai éviter une seconde prolongation, et ne la relançai pas.

« Et on dirait qu’elle veut arrêter l’évolution. On dirait qu’ils veulent tous revenir en arrière, revenir dans le passé ! On leur a montré la bonne direction, et nous on a écouté nos parents, pour évoluer justement, avancer, aller vers plus de liberté, et eux non, ils refusent ces leçons, ils veulent obéir au passé ! »

Il me faut admettre qu’elle parvint par ces mots à me plonger dans la perplexité : il y avait fort longtemps que Babel ne m’avais plus surpris ainsi. Dans ces moments, malheureusement de plus en plus rares, Dieu sait combien me divertit cette ville ; elle a vraiment en elle ce je-ne-sais-quoi d’unique : désobéir à ses parents et à ses grands-parents, aux générations qui nous ont élevé, cela serait donc obéir au passé, tandis que les suivre, c’est désobéir. C’est ce qu’ils appellent « déconstruire les évidences » : jugez de leur réussite en ce domaine ! Qu’est-ce qu’une société de confort n’inventerait point pour s’ennuyer moins … Si le monde d’hier n’est plus là c’est qu’il sera là demain, nous pouvons donc le combattre même en son absence ! Ils m’attendrissent, à se ruer sur des moulins à vent pour les déchiqueter à coups d’épée – même s’il y a dans ce faux combat beaucoup de lâche commodité, car un vrai combat n’irait ni sans efforts, ni sans risques.

« C’est une autre culture », comme dit ici une comédie.

Quant à moi, cette génération neuve et soi-disant égarée, je ne sais pas bien quoi en penser : je ne la côtoie pas, ou à tout le moins pas assez pour être en mesure de dégager des rares individus que je connais une dynamique profonde de leur âge entier. J’ai seulement l’impression que ceux qui parmi eux entraîneront la masse ne sont pas ceux qui ont entraîné celle de leurs parents. Il règne dans ces quartiers de l’Ouest cette odeur de fin d’époque qui baigna notre enfance, avant que nous parents ne soient renversés et exécutés.

J’étais hier dans un transport, à la suite de circonstances rocambolesques dont j’eus pu me divertir, si elles ne m’avaient contraint à un pénible voyage avec le commun. Voyage pénible en tous points mais, je dois le concéder, nullement inintéressant, du moins par certains de ses aspects. Notamment un, qui m’éclaira un peu sur les tourments de mon amie – que j’ai revue depuis : en ce domaine du moins, son ouverture à l’autre n’est pas que de mots. Montant à bord du wagon je repérai deux sièges vides, et m’assis contre une fenêtre à la propreté très modérée, en tâchant de penser le moins possible au siège rugueux qui maltraitait mon pantalon de soie marine. A mon grand désespoir m’arriva un voisin, ou plutôt une voisine : je vis s’assoir à ma droite une jeune femme d’environ vingt-cinq ans, qui était le parfait portrait de ce qu’eût été mon amie si elle avait vu le jour dans la génération de sa fille. Habillée pour le travail, la nouvelle venue avait franchi un degré dans l’échelle de la progressive décontraction de la tenue que descendaient déjà ses mères et grand-mères : vêtue en bas du pantalon grossier de toile bleue de son adolescence, elle portait en haut une de ces vestes que porte sans doute sa mère au bureau depuis ses propres vingt-cinq ans. Elle pianotait nerveusement sur un de ces engins qui, du temps de ses parents, n’étaient pas encore portables – mais que son petit frère trouve sans doute encombrants, déjà. Trois choses me frappent : elle est collée à moi, car j’ai dû prendre un de ces trains qui, étroits et bon marché, permettent à cette génération de se déplacer entre leurs mansardes et les spacieux appartements de leurs parents, qui leur tiennent lieu d’escapade mensuelle ; elle ne travaille plus sur une enquête ou un projet humanitaire, mais sur un plan de bien-être au travail – elle doit appartenir à cette cohorte des « officiers du bonheur », nouveau clergé subalterne appelé sans doute à remplacer les pigistes – ; elle m’a l’air déjà fatiguée, alors que sans méchanceté aucune et en toute bonne foi, en trois heures de voyage elle n’aura honnêtement pas fait grand-chose.

A la suite de cette rencontre tout à fait inopinée, et à la réflexion, cette génération m’intrigue – d’où, par ailleurs, cette longue missive sur ce sujet dont j’ai imaginé qu’il vous pourrait intéresser : nous savons trop jusqu’où peuvent mener ces abîmes entre générations. J’essaierai de rencontrer un jour la fille de mon amie, voir si elle a elle aussi cet air fatigué – ce dont le vague souvenir que j’ai d’elle me fait douter.

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