Lettre sur le contrat de relation sexuelle consentante et bénévole

Chère cousine,

Pardonne-moi du temps que j’ai mis à te répondre ; comprendre la matière dont tu voulais que je t’informe m’a pris de longues semaines et, pour tout t’avouer, il m’a ensuite fallu plusieurs jours pour assimiler ce redoutable bloc d’inexorable ambiguïté.

Ces « contrats de relation sexuelle consentante et bénévole » dont je t’avais parlé et qui t’avait tant intriguée sont à la fois incompréhensibles pour moi, et d’une évidence désarmante. Leur généalogie est pour sa part d’une limpidité pleine et entière, et tout à fait publique : il n’est pas une école de droit qui puisse se permettre de ne pas l’enseigner dans les moindres détails.

Il y a cinq années, une série d’affaires de viols sus et tus avait éclaté dans les hautes sphères culturelles de Babel. (Pour tout te dire, l’on m’a aussi raconté que, quelques mois seulement après ces récits d’outrage, et alors que ces révélations occupaient encore largement le débat public, une affaire d’une toute autre échelle et d’une hideur autrement plus épaisse passa pour sa part presque absolument inaperçue. Nul ne parla ainsi de comment des bandes claniques avaient, des années et même des décennies durant, violé et exploité non pas des dizaines, mais des centaines, si ce n’est des milliers de jeunes femmes, et même de jeunes filles. Ils appâtaient des adolescentes en usant de celles déjà en leur pouvoir, puis leur offraient drogues et spiritueux avant d’en réclamer soudainement le prix, les acculant ainsi à une dette inavouable. Puis ils les violaient, parfois en groupe, et les prostituaient pour prétendument rembourser leurs dettes : mais une fois happées, elles voyaient leur père menacé de mort, leur mère de viol, leur petite sœur de prostitution elle aussi ; elles étaient piégées à vie, ou du moins jusqu’à expiration de la valeur mercantile de leur corps. Je m’arrêterai là, et t’épargnerai les témoignages dont j’ai pu lire le récit. Ce drame massif n’eut aucun écho social : s’il est tristement logique qu’un fléau frappant les bas quartiers passe inaperçu des débats officiels, je ne puis m’empêcher de penser que, partant de cette si différente affaire de viols organisés, l’on eût abouti à un tout autre horizon de normes et de mœurs que celui dont je vais t’exposer l’advenue.)

Les révélations de relations sexuelles imposées à diverses personnalités féminines du grand monde culturel – qui pour obtenir un rôle, qui pour ne pas vexer un ponte, qui pour voir sa pièce jouée : tu saisiras aisément la logique à l’œuvre – avaient pour leur part obtenu une très large publicité, et avaient été discutées des mois durant. Dans ce contexte, un duo d’avocats inconnus se disposèrent un soir à donner un tour plus intime à leur relation jusque-là strictement professionnelle, et eurent l’idée de signifier et certifier leur consentement mutuel à une relation sexuelle par un contrat, en bonne et due forme.

Une fois dégrisés de leurs envies peu propices à la réflexion, ils réalisèrent l’incomplétude du document : en effet, une fois celui-ci paraphé, qui aurait pu être assuré du consentement de chacun à toutes les pratiques auxquelles ils recoururent ? Ainsi naquit la deuxième clause des contrats actuels, celle des pratiques préalablement consenties – à laquelle s’ajouterait rapidement l’alinéa des pratiques préalablement garanties.

Quelques jours après – et, selon la rumeur, en raison d’un problème imprévu engendré lors de leur premier abandon –, ils s’attaquèrent à l’épineuse question de la contraception ; épineuse, car les modalités disponibles sont aussi nombreuses que les conséquences possibles sont lourdes (j’abrégerai d’ailleurs, et m’en tiendrai au plus courant). L’on distingue désormais classiquement le volet de la garantie de la non-contamination par une maladie sexuellement transmissible, et celui de l’assurance d’un évitement de toute fécondation – dans le cas bien sûr où la relation en question rend la fécondation possible mais où celle-ci n’est pas désirée (en cas de désir d’enfant, les contrats sont différents, mais là encore je préfère abréger et y revenir si tu le désires dans un autre courrier). Pour ce qui est du premier ordre de problèmes, et pour simplifier, les partenaires s’engagent soit à ne pas être porteur d’un certain nombre de maladies dûment listées dans le contrat, soit à user d’un dispositif bloquant les contaminations sexuelles, officiellement homologué, et dûment spécifié par le contrat. Quant au second sujet, l’on s’engage de même : soit à être sous prise d’un contraceptif chimique, soit à user d’un contraceptif mécanique – contraceptifs toujours homologués et spécifiés.

Naturellement – car tout norme les appelle – surgirent des contentieux.

La question du consentement à l’acte et aux pratiques n’est, à proprement parler, pas encore résolue car, si la jurisprudence admet largement que dans ces matières le consentement puisse changer au cours de la relation contractualisée et rendre ainsi caduc le contrat préalable, il n’y a actuellement pas de norme reconnue dans tout Babel quant à la façon de gérer contractuellement ces fluctuations du consentement. Comme tu l’imagines, c’est au sommet de la Ville que les standards sont les plus élevés : chaque ébat y est filmé avec enregistrement sonore, permettant à tout moment à chacun des partenaires de signifier avec preuve tout ajout ou retrait de consentement par rapport au contrat signé a priori – par parole ou geste univoque. En revanche, dans les niveaux inférieurs, l’on s’en tient à la stricte lettre du contrat préalable – je te laisse deviner qui part s’amuser chez qui…

L’échec de contraception s’est lui aussi révélé être une source de contentieux ardus à démêler ; cependant, la plupart d’entre eux ont désormais des solutions bien définies. Par exemple, en cas d’échec d’un moyen contraceptif masculin (mécanique comme chimique), le porteur est présumé fautif, sauf preuve de malfaçon : aussi doit-il conserver l’objet pour le faire expertiser. S’il est démontré coupable, le plus courant est un dédommagement financier des conséquences psychiques et physiques de l’avortement ; mais il est bien d’autres modalités qu’il est possible de choisir au moment de la rédaction et de la signature du contrat – modalités globalement équivalentes à celles du cas symétrique que je vais maintenant évoquer. En cas de fécondation d’une femme ayant contractuellement garanti user d’un contraceptif (là encore, mécanique comme chimique), il y a plusieurs issues possibles, suivant les clauses accordées et le ou la responsable de la fécondation indue : en cas de manquement de la part de la fécondatrice (elle aussi présumée fautive sauf preuve du contraire), parfois il est convenu qu’elle est obligée d’avorter, parfois que le fécondateur involontaire lésé sera déchargé irrémédiablement de tout lien de parenté ; en cas de défaut prouvé du contraceptif, le plus souvent l’enfant est soit évacué, soit extrait, élevé et placé aux frais du fabricant du produit défectueux.

Je m’en tiendrai pour l’instant là, car je pense que ces grandes lignes et ces quelques exemples sont suffisants pour te faire entendre la logique à l’œuvre ; je pourrai toutefois te transmettre des normes plus spécifiques, des failles encore non comblées ou des cas de procès innovants, si cela t’intéresse davantage.

Pour ce qui est des effets de cette révolution normative en cours sur la sociabilité, la séduction et la conjugalité à Babel, les choses sont encore peu claires. Cela dépend tout d’abord des nombreux facteurs affectant ordinairement les relations sociales, et au premier lieu des facteurs économiques : une égalité de revenus permet des avocats de même niveau, et donc des contrats équilibrés et également compris de part et d’autre ; en revanche, en cas d’asymétrie significative, c’est une débauche de clauses hermétiques ou irrecevables : car quand l’autre partie l’ignore, la norme ne compte pas.

Pour ce que j’ai pu commencer d’observer, je note avant tout un calcul accru : auparavant stratégie jusqu’à l’abandon, la séduction reste désormais stratégique jusque dans le dernier transport : car l’on a toujours davantage de droits à obtenir sur l’autre, et à faire graver dans le marbre de papier du contrat. La contractualisation du privé jusque dans le plus intime m’apparaît aussi comme une nouvelle conquête par la société de zones grises encore aux mains de la relation strictement interpersonnelle, qui cède chaque jour du terrain face à la norme claire, tranchant via un tiers entre le blanc et le noir ; comme une nouvelle avancée de la convention sur le spontané. Paradoxalement, Babel, bouillonnement d’innovations et de procès, apporte chaque jour davantage d’ordre.

Ne t’inquiète pas de mon ton : si je peux sembler mélancolique, je suis avant tout perplexe – à la fois amusée et inquiète. C’est que je n’ai pas la finesse contractuelle des gens d’ici ; aussi crains-je parfois de me faire extorquer quelque chose, voire de servir de bélier involontaire à un avocat, provoquant par ignorance un procès méticuleusement préparé.

Car, puisque désormais nous enregistrons tout, l’on a en permanence, y compris au plus creux de l’intime, plusieurs interlocuteurs : notre partenaire, mais aussi son avocat, le nôtre, le futur juge et, qui sait, en cas de grand procès, Babel entière. Il a de la saveur dans le défi de cette perpétuelle quintuple pensée, dans cette communication à plusieurs codes ; de la saveur aussi dans l’usage nouveau du regard, du geste, du sourire, du soupir, pour reconquérir une nouvelle place à l’intime, à l’entre-nous loin du regard social – à condition toutefois d’avoir correctement repéré micros et caméras : autre défi.

Raffinement supérieur mêlé d’adrénaline : voilà qui remplace, tout bien considéré, fort bien le plaisir physique dont, de plus en plus, nous nous priverons.

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