Lettre sur un « Fight Club »

Cher frère,

Tu m’auras filé un sacré cafard… je pensais qu’on aurait déjà plus. Enfin du coup plus de gamberge, c’est acté je suis sur le prochain chantier, j’ai même déjà déménagé. Croise les doigts pour moi que ça suffise.

Remarque, pour le moment je suis pas mécontent, puisqu’enfin on a décarré. Je commençais à plus me l’encadrer, le quartier du chantier qu’on vient de terminer. Sacrée veine en plus, on a fait ça par les airs ! C’est qu’on allait loin, et que c’était jour de gros bazar sur l’itinéraire par la route, parce que d’ordinaire ça coûte trop cher pour les pue-la-sueur, de voler. Hé oui frangin, j’ai volé ! Et tout un demi-tour de Babel, s’il te plaît ! Sans vouloir me la raconter : on peut mourir, après un truc pareil.

Alors on ne s’est jamais trop éloignés, donc pas de vue de l’ensemble bien sûr. Mais longer ça, cette Ville tellement grande qu’elle a ni haut ni bas, un dieu frangin, un dieu de métal et de béton ! Quatre heures on a mis, pour contourner ce machin pas possible ! C’est tout un pays, tout un pays de pays ! Devant toi, une rangée de gigantesques immeubles au bord, qui font le mur de la Ville, hauts comme deux niveaux (rappelle-toi que cette ville c’est une spirale autour d’une montagne, mais ça s’enroule tellement lentement que ça devient presque horizontal, alors la Ville ressemble à une pièce montée de mariage chic, avec posé en haut un gros gâteau blanc : la Ville Haute, et puis une colossale bougie, une immense tour de sucre glace qu’on appelle le Paradis). Et d’un coup ce mur peuplé disparaît, et tu as un gouffre, une baie taillée dans la Ville, avec des centaines de rampes à décollage qui grouillent, et de partout des machines volantes, pire qu’une ruche ! Et quand le gouffre-aéroport se referme, tu as tout autre chose ! Une route extérieure accrochée à la Ville, couverte de leurs charriots sans bêtes, collée à un gros bâtiment sans fenêtres et plein de cheminées, avec partout des canalisations. Et après un grand mur de cliniques et de banques, avec derrière une avenue marchande, une vraie fourmilière, t’en perçois le bruit même par-dessus le barouf du moteur. Et trop de choses encore, que j’espère ne pas oublier avant de te revoir, pour pouvoir te raconter.

Mais c’est pas pour le joyeux voyage que je suis bien content de notre petit déménagement : c’est surtout que, là où on était, ça commençait à craindre, et sévère.

A la base c’était un quartier vilain, mais banal, mort presque. Sauf que, va savoir pourquoi, il est venu à certains l’envie de se tambarder en public, comme ça, vraiment juste pour le sport, dans la rue. Alors la mode se lance, et vois-tu c’est pas un quartier où on voit beaucoup la maréchaussée, juste de temps en temps, pour les trucs urgents. Donc ça s’installe, et bien vite y’a toute une jungle de parieurs qui pousse, bien arrosée par le sang giclé sur le béton, avec des arbitres, et des caïds qui se sont ramenés garder la caisse (en prenant cela va sans dire leur commission, parce que tout travail mérite salaire). Ça a tellement enflé qu’il a fallu passer la vitesse supérieure : alors en une nuit, ils ont monté une arène dans un des squares, avec des gradins en bois, et ils se sont mis à faire payer l’entrée. On m’a proposé d’être de l’équipe de construction, mais je voulais pas y tremper. Vu comment c’était payé et que finalement ça gêne pas les autorités, j’ai été bien nave. Parce que quand on a fini par envoyer un peu de flicaille, c’était juste histoire de coller des amendes et signer des papelards, pour faire gonfler les comptes de l’intendant local : c’était du bien rodé, même pas besoin de faire semblant de s’accrocher. Ils se sont vite mis d’accord sur deux-trois arrestations par mois, pour ponctionner, et avoir de quoi donner à manger aux journaleux qui viendraient fouiner.

Faut croire que dans le coin ça rêvait en secret de se palucher devant des types en train de se castagner, car tout ce beau turbin a fait se radiner tellement de pékins qu’en moins d’un mois ils ont rajouté une autre arène, plus grande, avec par terre du sable pour absorber le sang. Et combat toute la nuit, tous les soirs. Une de ces beugleries ! Et nous qui créchions la rue d’à côté ! Heureusement, très vite y’en a un qui a eu l’idée de se bourrer les oreilles de cire, et ça faisait l’affaire. Pour une ville « bienveillante » ils aiment quand même beaucoup la violence. Ils la laissent faire en tout cas, et ils payent pour regarder. Et crois-moi qu’assez vite y’a eu des huiles qui se ramenaient, en tout cas des demi-huiles, toute une floppée d’échalas blindés et de pétasses émoustillées… Qui s’ennuie, va à la saloperie. Lundi : bordel, mardi : plantes qui font rêver de travers, mercredi : pauvres couillons en train de se tambarder, etcétéra. Ils avaient leurs loges fourrées panthère des neiges avec petit salon, petits fours, petites poules des deux sexes, petits champignons des Aurès pour vivre plus fort les fractures ouvertes et les comas des autres.

Chacun ses goûts.

Là quand on est enfin partis c’est tout un immeuble qu’ils avaient racheté. Ils vont péter les quatre premiers planchers pour faire une grande salle à castagne, avec gradins en dur, loges chauffées et même avec piscine dans les loges, chauffée aussi. Au sous-sol les vestiaires pour les bêtes, et leur infirmerie. Aux étages du dessus ils feront sûrement une grosse maison de passe, avec salons à défonce et compagnie. Après faut voir, y’a des questions de territoires sûrement…affaires de pègre comme chez nous, mais en colossal, comme toujours ici. Et en presque permis, au fond, d’ailleurs si ça marche fort ils se débrouilleront pour le faire autoriser par un procès, juste dans ce quartier, avec les contrats qu’il faudra : ici c’est toujours pareil, il suffit de faire signer le dindon de la farce avant de l’embrocher, et au final, ça finit toujours par passer.

Déjà avant qu’on décarre, j’ai vu assez de saletés s’organiser. Des coups de pression contre un orphelinat du niveau d’en-dessous : d’après un collègue, ça va organiser des combats d’enfants, en privé, avec, en prime et moyennant finance, la possibilité de se tamponner le vainqueur ou, suivant les délires de chacun, ce qu’il reste du vaincu. Ça sera jamais du légal et du public je pense ça, mais pour tout te dire j’en suis pas sûr, vu que dans les quartiers les plus avancés, avec un contrat signé on peut faire la même chose à un enfant qu’à un adulte, puisqu’au fond on est tous des humains, pas de différence… Et puis ici tout ce qui n’est pas légal le sera : rappelle-toi des deux parents chouraveurs de la dernière fois. Surtout que bon, un orphelin d’un niveau aussi bas, avant de le voir se défendre au tribunal… Pas sûr qu’il le sache seulement, qu’en théorie il le pourrait (c’est pas plus mal, le faux espoir c’est ce qu’il y a de pire quand t’es au fond du trou).

T’as pas bien le droit de parler comme ça par ici, mais je te le dis : ils sont contre nature, les pékins qui se paient ça. Des vrais dégénérés, des tumeurs à pattes de grenouille et à queue de rat, des sacs à ignobleries. Et le pire frangin, c’est que mon petit doigt me dit que c’est tout sauf pas permis de penser qu’un jour, un type d’en haut, de tout tout en haut, s’en viendra exploiter ce merdier, utiliser ce nid à horreurs local dans une grosse machinerie, pour faire autoriser je sais pas quoi. Ici tous les désordres, tout ce qui casse le normal, pour les cadors c’est comme une gamine paumée pour un mac : une occasion à ne jamais manquer. Alors après le pourquoi du comment, je sais pas ce que ça sera, c’est trop pour ma cervelle : mais ma tripe le sait.

Je te le dis, vivement rentrer au pays.

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