Lettre sur l’indemnisation des idiots

Pardon d’attaquer ainsi de but en blanc, mais : je ne me supporte plus.

On n’a pas l’idée d’être aussi idiot.

Sans cesse, je me le répète, d’être attentif, d’utiliser ne serait-ce qu’un minimum ma pauvre paire de neurones. Et dans cette ville capharnaüm, dans cet embrouillamini de quartiers, de murs, de transports roulants, glissants et volants, dans ce fouillis de normes emmêlé comme un roncier jailli tout droit d’un conte de fées, la distraction, la flânerie, la rêverie, cela ne pardonne pas. Ce n’est pas faute d’en avoir déjà perdues par dizaines, des journées passées à rattraper mes oublis idiots de tel ou tel formulaire !

Je devais rendre visite à un ami, quelques étages au-dessus de chez moi, un quart de tour de Ville à l’est. Or, sur la route, un enchevêtrement, assez singulier si bas, de quartiers huppés, aux frontières par conséquent très contrôlées ; en particulier, ils appliquent des règles médicales assez drastiques et, cerise sur le gâteau, notablement différentes d’un quartier à l’autre. Mais, plutôt que d’avoir foi en l’omnipotente force d’oubli de ma sainte tête-en-l’air et d’opter sagement pour un détour, je choisis de traverser ce maquis de normes.

Pour simplifier, il est fréquent que des quartiers particulièrement bien dotés exigent des non-résidents la prise de traitements préventifs contre certaines maladies afin que, si l’hôte ou même le simple transhumant venait à contracter l’une d’elles, et que celle-ci se manifestait pendant son séjour dans le quartier en question, le malade n’aille pas encombrer les services de santé du quartier – le traitement limitant suffisamment la violence des symptômes pour lui permettre de ne pas être en danger, au moins le temps qu’il soit évacué. Naturellement, ce système est avant tout utilisé dans les (très) beaux quartiers qui sont soit en contact avec un voisinage moins enrichi et donc moins aseptisé, soit, comme c’était le cas hier, placés sur de grandes voies de communication dont, s’ils entendent bien en tirer profit par le péage, ils ne désirent pas recevoir des malades de hasard en suffisamment mauvais état pour qu’ils soient obligés de les traiter – en vertu du « droit universel à la vie et à la santé », strictement reconnu et défendu par les tribunaux fédéraux. Certaines mauvaises langues prétendent toutefois que, dans le cas des secteurs inquiets de leur voisinage moins propret, l’avalanche de prérequis médicaux servirait avant tout à dissuader les indésirables à qui viendrait l’envie de se promener sur leurs belles allées ; et que, pour ce qui des quartiers ponctionnant les usagers d’un axe logistique fréquenté, il s’agirait surtout, par l’opportune propriété des traitements exigés, d’obtenir un profit supplémentaire et déguisé. Quoiqu’il en soit, ces esprit chagrins et soupçonneux ne sauraient contester que ce système, certes déjà ancien, est fort bien rodé : profusion de dépliants explicatifs gracieusement offerts, gélules fournies avec le billet de transport, prise de sang et analyse instantanée aux frontières du quartier – gratuite, qui plus est, ou du moins incluse dans le prix du billet.

Or, bien évidemment, il a fallu que le billet avec une gélule manquante tombât sur moi qui, bien entendu, ne vérifiai pas. Après déjà quatre heures de route et trois limites interquartiers franchies, je me donc retrouvai bloqué, contraint d’acheter la gélule demandée – vendue à prix d’or à cet endroit – et d’attendre une heure qu’elle fût décelable dans mon sang, avant de pouvoir, enfin, rentrer dans l’avant-dernier quartier que j’avais à traverser – non sans m’être acquitté, toutefois, du prix de mon second test sanguin.

Je passai la porte d’enceinte, et me dirigeait indolemment vers la station de train aérien, l’esprit vide. Une fois assis, je finis par ne plus pouvoir éviter de repenser aux profondeurs de ma stupidité ; et je serrai les dents de frustration, de cette frustration si courante ici du temps perdu pour rien – ce temps si précieux, si coûteux dans cette Ville qui ne cesse de nous le ravir à grands coups d’embouteillages, de files d’attente et de paperasse. Jamais je n’ai autant calculé, optimisé mon emploi du temps que depuis que je vis ici ; et jamais je n’avais moins eu le temps, pour quoi que ce soit.

Un peu par sarcasme vengeur, un peu par énervement contre moi-même, je finis par me dire que, idiot comme j’étais, j’atteignais le handicap : où était mon indemnité ? Et où étaient les dispositifs adaptés de rappel pour gens distraits, comme il y a des rampes pour les fauteuils roulants ? Non pas que je prétende ma sottise équivalente à deux jambes perdues ou inutilisables mais, honnêtement : préfères-tu être parfaitement voyant et bête à manger du foin, ou intelligent avec un œil en moins ?

Au point de vue de la justice, de l’universalité des droits et de l’égalité de tous les humains, ne devrions-nous pas être tous également intelligents ? Qu’ai-je fait, avant même ma naissance, pour mériter cette tête bancale et percée ? Depuis petit, j’accumule bourdes et oublis ; et qui nierait que l’on peut perdre à peu près tout par étourderie ? Or, n’est-ce pas l’âme de Babel, sa raison d’être, sa mission, que de corriger les injustices naturelles, de les compenser par sa richesse et sa générosité ? On a bien fait des études évaluant scientifiquement l’impact de la beauté sur la réussite professionnelle : élargissons le champ, et évaluons, mesurons, chiffrons le poids de toutes ces iniquités injustes, qui meurtrissent l’échine innocente de tous ceux qu’a frappés l’arbitraire chromosomique : les laids, les gauches, les trop petits, les trop grands, les mal proportionnés, les asymétriques, les oublieux et les idiots, les lents d’esprits, les bafouilleurs ; car en quoi ces infirmités aux conséquences mesurables, et par conséquent prouvables, différent-elles essentiellement de la surdité ou de la cécité ? Sans doute sont-elles, je l’accorde, moins graves ; mais alors, si nous avons certes droit à moins, nous n’avons nullement droit à Rien.

Amusé désormais, mais non sans une arrière-note de sérieux qui allait croissant, je me mis à étendre en esprit toutes les dispositions existant dans mon quartier en faveur des handicapés déjà reconnus, afin d’inclure ceux dont l’expérience souffrante n’avaient pas encore été reconnue par le droit. D’ailleurs, la frontière stricte que trace notre définition verticale et rigide du concept de « handicap » n’est-elle pas une de ces limites arbitraires, héritées du passé, dont nous ne nous sommes pas encore libérés ? A cette binarité qui sépare violemment valides et handicapés, ne conviendrait-il pas de substituer une vision en archipel, en constellations multiples et plurielles de situations individuelles à évaluer au cas par cas, afin de reconnaître et de mesurer le handicap de chacun ? Ainsi seulement pourra-t-on aménager et indemniser tout un chacun à la juste mesure de ce dont la Nature l’a indûment privé, afin de corriger ces milliers, ces millions, ces milliards d’injustices naturelles infligées au hasard, dès le berceau. Nous devrions tous commencer notre vie dans les mêmes conditions ; or, la Nature étant injuste, ce n’est pas le cas ; donc, il appartient à Babel de corriger cette inégalité des chances – elle y est d’autant plus tenue que, au fond, c’est elle, qui, en inventant une norme soi-disant « naturelle » de ce qu’il faudrait être, ou du moins en ne nous ayant pas encore libérés de ce stéréotype hérité du passé, nous inflige à tous une sensation de manque, d’incomplétude, d’infériorité, une douleur de ne pas être cet idéal fantasmé et inaccessible – une douleur qui n’a pas lieu d’être.

Descendant du train et me dirigeant vers le dernier point de contrôle que j’aurais à franchir, je dus m’arracher à mes envolées pour me concentrer un tant soit peu sur mes difficiles déplacements au sein d’une foule nombreuse et pressée, tout en passant nerveusement en revue les gélules que j’avais ingérées : cette fois, il n’en manqua pas. L’enceinte franchie, je me demandai à quoi je pensai, avant cet interlude médico-administratif ; et je restai quelques secondes incrédule, une fois que je me fus souvenu de ma petite indignation ; enfin, devant la stupidité de pensées d’abord plaisantines, mais dont je dus bien m’admettre à moi-même qu’elles avaient fini par me convaincre, je me fendis d’un sourire solitaire. C’est qu’il est si facile de ne pas voir le problème là où il est, et plus facile encore de se l’ôter des mains pour l’afficher au tableau sans fin des injustices subies sans recours ; alors, dans le brouillage des limites, dans le tourbillon de la lutte pour le statut d’injustement lésé, l’on finit par en oublier les malchanceux taiseux – car ce n’est pas tant la douleur qui, à Babel, confère considération et honneur ; mais bien plutôt le cri de celui qui dit souffrir, et sait se faire entendre. Mais, plus grave – je dirais même criminel –, par cette course rémunérée à la pose, l’on prive l’Homme de la seule chance qui lui est offerte d’échapper à tel ou tel manque, à cette chose dont la matière ne l’aurait pas doté, à ces forces dont son esprit ou son cœur serait dépourvu : on le prive de l’affrontement du destin avec les armes qu’il a et, parmi elles, on le prive par-dessus tout de ce qui fait sa grandeur, en portant au plus haut cet élan vital qui, partout dans l’Univers, lutte contre la chute inéluctable de tout, dans le froid éternel ; ce nœud de la valeur de tout être, la volonté.

Comme tu l’auras senti, cette lettre m’aura permis d’évacuer toutes ces choses qui me remuèrent l’esprit et, un peu, les tripes, lors de cette heure où je passai de la frustration à l’enthousiasme revendicatif et niais, avant de connaître une émotion étonnante car plus souvent invoquée que vécue, et si rare dans ce maelström fourmillant, qui sépare d’autant plus les hommes qu’il les prétend – et, peu à peu, les rend – tous équivalents : ce sentiment que, tous, ils sont mes semblables.

Porte-toi bien, et embrasse tout le monde pour moi.

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