Première lettre sur l’inclusion des vulnérables

Madame la ministre, Mesdames et Messieurs les administrateurs ministériels,

Je rappellerai tout d’abord brièvement mon ordre de mission : évaluer l’efficience de la gestion des vulnérabilités personnelles dans le système économique babélien – par « vulnérabilité », est entendue toute expérience engendrant, au moins dans un premier temps, une perte de sécurité pour l’individu : maladie, handicap, vieillesse ; mais aussi : addictions, chômage, illettrisme ; ou encore : deuil, séparation sentimentale, départ d’un enfant.

Cet ordre de mission s’inscrit dans le plan de productivité interministériel pluriannuel visant à réduire la capacité productive inemployée pour, à terme, être en mesure de faire travailler l’intégralité de la population non infantile.

Dans un premier temps, je me suis attaché aux vulnérabilités lourdes : maladie, handicap et vieillissement. La présente lettre se veut l’introduction de ce premier rapport, que vous trouverez ci-joint. Mon prochain rapport s’attachera aux vulnérabilités moyennes (par exemple : chômage ou illettrisme). Notez que cette typologie artificielle a surtout valeur de structuration de l’enquête : comme l’a démontré Babel, la vulnérabilité est en effet un continuum.

Dans le cas des vulnérabilités lourdes, la solution, essentiellement technomagique, est venue d’un laboratoire, qui en a naturellement retiré des profits exceptionnels. Ce laboratoire a conçu tout une gamme d’appareils visant à permettre l’inclusion économique : d’une part de ceux qui, vieillissement, maladie ou handicap, en sont empêchés physiquement ; d’autre part de ceux qui, principalement du fait d’un handicap mental, le sont cognitivement.

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Dans le cas de ceux que nous nommerons désormais vulnérables lourds physiques, la solution est assez simple : un exosquelette, ou même une imposante machine, est connectée au cerveau du vulnérable via un réseau de capteurs spécialement enchantés, ce qui permet au vulnérable de travailler normalement en usant de la force mécanique appendicée à son cerveau. Cet appareillage permet par ailleurs une productivité accrue, en réduisant drastiquement la nécessité de pauses dans le travail, voire en la supprimant totalement : se fatiguant très peu grâce à son appendice mécanique, le vulnérable est de plus nourri et drainé directement par ce dernier, qui est relié à tous ses conduits (il s’agissait d’éviter la honte aux incontinents et à ceux incapables de manger proprement, dans un esprit de bienveillance : le gain de productivité fut une heureuse surprise). Suite au constat de ce gain de productivité et d’après nos informateurs, le laboratoire travaillerait désormais à l’extension de ces appareils à tous les travailleurs, afin d’améliorer leur expérience de travail par une multitude de fonctionnalités d’assistance, ainsi que leur productivité journalière.

Muni de ces appendices mécaniques, même un individu intégralement paralysé peut travailler tout aussi bien en bureau qu’à l’usine ou en serre de culture : il n’est plus exclu de l’économie. De plus, il sera le plus souvent affecté en priorité aux tâches pour lesquelles ces appendices mécaniques sont les plus utiles, voire nécessaires : or il se sentira d’autant plus valorisé qu’il sera utile voire nécessaire, augmentant ainsi son bien-être ; tandis que, du point de vue collectif, de nombreux secteurs qui connaissaient de lourdes difficultés de recrutement ont vu ces difficultés largement aplanies, pour le plus grand bénéfice de la collectivité : ces secteurs, notamment la construction, la sidérurgie ou encore les mines implantées à l’étranger, ont pu soit pourvoir des postes structurellement vacants, soit réduire leurs coûts en minorant leurs primes de risque. Ainsi, ont bénéficié de cette innovation tous les secteurs en demande d’emplois trop pénibles physiquement pour être pourvus par une main-d’œuvre non vulnérable (du moins, à prix équivalent). A terme, l’extension des appendices mécaniques aux non vulnérables permettra de réduire encore davantage les difficultés de recrutement et les coûts de primes de risque, et même d’abolir l’archaïque et inefficiente distinction économique entre vulnérables et non vulnérables.

La seule préoccupation tient à la sécurité des vulnérables opérant ces appendices mécaniques, et en particulier les exosquelettes : ces derniers ne sont en effet pas vraiment des protections, mais avant tout des extensions des capacités d’action. Aussi, certains arguent que, placés dans des conditions difficiles voire extrêmes (de température par exemple), et même assistés de ces exosquelettes, les vulnérables physiques lourds restent tout aussi fragiles qu’un non vulnérable dépourvu d’appendice (si ce n’est plus). Des études précisément chiffrées restent à effectuer mais, pour l’instant, il apparaît que le surcroît de risque pour le vulnérable est pour lui un inconvénient plus léger que celui de rester exclus de toute activité.

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Si l’inclusion des vulnérables lourds physiques a été permise par des appendices mécaniques qu’ils pilotent, celle des vulnérables lourds cognitifs est au contraire venue de machines chargées de les guider. Par l’implant de pierres alchimiques magnétisées, placées au bout de longues aiguilles que l’on insère dans le cortex du vulnérable, il est possible de contrôler à distance ses membres, lui donnant ainsi le bonheur d’accomplir des tâches dont jusque-là il se croyait incapable. Le contrôle est effectué par une machine actionnée par un esprit programmé, sous la supervision, bien entendu, d’un être humain (ou moins un pour trente vulnérables connectés). Cette inclusion permet de les employer à nombre de tâches simples où la main de l’homme est demandée, celle de la machine étant encore trop fruste (du moins, à prix équivalent) : opérations chirurgicales simples (surtout vétérinaires, mais aussi en médecine humaine), toilettage des cadavres, abattage des viandes délicates, prostitution non raffinée. Il est ainsi possible de ne pas sous-employer un chirurgien à recoudre quelques points, de massifier l’élevage sans avoir à former le nombre équivalent de vétérinaires, ou de pourvoir à meilleur prix les emplois pour lesquels les non vulnérables demandent des primes de coût psychologique (c’est notamment le cas du nettoyage de cadavres horriblement mutilés, de l’abattage à la chaîne ou encore de la prostitution). En effet, d’après toutes les études publiées sur le sujet, les vulnérables lourds cognitifs ne paient de leur côté aucun coût psychologique, et voient au contraire leur bien-être augmenter à la hauteur de leur inclusion au travail.

De plus, leurs casques de contrôle agissent également sur les zones cérébrales sécrétant des hormones agréables (notamment endorphine et dopamine) : en les stimulant adéquatement au travail, on s’assure que ce dernier fait le bonheur de ceux qui, jusque-là, en étaient exclus. Il va sans dire que des fonds importants ont déjà été investis par nombre de guildes en vue de l’élargissement prévisible de ce système de stimulation hormonale à tous les travailleurs, dont le bien-être comme la productivité s’en trouveront, en toute probabilité, très fortement augmentés.

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Enfin, concernant les deux types de vulnérabilités lourdes évoquées, il reste un bénéfice fondamental à présenter. En plus d’augmenter à la fois le bonheur des vulnérables lourds, désormais inclus, et la productivité globale de la collectivité, l’inclusion de tous dans le travail a rendu non nécessaires tous les systèmes d’indemnisation construits, dans nombre de quartiers, pour ceux que la fatalité biologique avait privés de leur droit au travail. La situation varie selon les quartiers, mais la tendance générale est à la réduction de ces aides, à mesure que le travail devient accessible à tous : et les tribunaux ont uniment autorisé cette évolution, au motif indubitable, dans ces nouvelles conditions, les droits des vulnérables lourds sont mieux garantis qu’auparavant, puisqu’ils ont gagné leur droit au travail que les aides ne faisaient que pauvrement compenser, et qu’ils ont également amélioré le respect de leur droit à ne pas être traités inégalement des autres.

Nul ne doute qu’à terme, plus aucun système d’indemnités indexé sur la vulnérabilité ne subsistera, du handicap au deuil : comme le montreront mes deux prochains rapports, des solutions privilégiant le droit au travail et l’inclusion sur l’indemnisation sont en effet en développement pour tous les types de vulnérabilités.

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Vous trouverez ci-joint le rapport que je viens de vous présenter, intitulé « Inclusion économique des vulnérables lourds, bien-être individuel et productivité sociale : le système babélien ».

Le prochain vous sera bien adressé à la date prévue, dans trois mois.

Veuillez agréer, Madame la ministre, Mesdames et Messieurs les administrateurs ministériels, l’expression de mon total dévouement.

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