Economie adoptive, luttes intraoligarchiques et Etats périphériques (première partie)

Cette courte étude a pour objet de montrer, au travers de l’exemple de l’économie de la filiation – et, plus précisément, de l’économie de l’adoption – comment s’articulaient les relations économiques extérieures de Babel avec la compétition oligarchique en son sein. Plus précisément, il s’agit de décrire comment, au vu de l’abyssale asymétrie économique et militaire, de petits pays se sont retrouvés réduits à l’état de pions, et ce non pas dans le cadre de conflits entre grandes puissances mondiales, mais dans celui d’affrontements internes à la seule et unique puissance de l’époque.

La première partie de notre étude décrira la mise en place d’une relation exclusive entre une faction oligarchique babélienne et un Etat périphérique, relation qui par ailleurs accouchera – sans mauvais jeu de mots – de la première filière internationale de masse dans l’histoire du marché de la filiation. Dans notre seconde partie, nous nous pencherons sur la destruction de cette filière par l’ensemble des autres factions oligarchiques, ainsi que sur ses conséquences et ses suites – à Babel et ailleurs.

I )Montée de la faction bleue et création concertée d’un flux d’enfants adoptés

Après avoir décrit la montée de la « faction bleue » (A), nous nous intéresserons à la mise en place par cette dernière de l’économie adoptive dans l’Etat d’Ishtar (B), puis à la croissance forte que connurent très vite les exportations d’enfants de ce pays vers Babel (C).

A) La faction bleue

Le terme de « faction bleue », comme tout nom de « faction », est un outil intellectuel créé dans le cadre de l’étude des rapports de pouvoir à Babel. Cette dernière est en effet gouvernée bien moins par des territoires que par des réseaux : or, tout comme une ville peut se situer à la fois sur le réseau ferroviaire et le réseau routier – et, dans le cadre de ce second réseau, sur les réseaux autoroutier et routier stricto sensu –, un individu ou un groupe peut tout à fait être intégré sans plusieurs réseaux, et c’est même le cas dans l’immense majorité des cas – et c’est d’autant plus le cas, en moyenne, si cet individu a une position sociale élevée.

Le terme de «  factions  » sert à distinguer et à désigner les grands réseaux oligarchiques de pouvoir dont il est possible, sans approximation excessive, de dire qu’ils gouvernent effectivement la ville de Babel, notamment via la tentaculaire table de négociation qu’est le système de gouvernance – qui est comme un réseau connectant ces factions afin de leur permettre, autant que possible, de s’accorder.

La faction bleue est un de ces groupes les mieux étudiés. Elle se forme aux débuts de l’âge classique de Babel – c’est-à-dire après la mise en place et la solidification de l’architecture urbaine, économique et institutionnelle de la Ville –, à la faveur des premières interventions extérieures. Cette faction a en effet pour cœur l’alliance de réseaux rattachés à l’économie militaire (industries d’armement, écoles militaires), économie qui est alors expansion fulgurante du fait de l’adoption par Babel de la doctrine de l’intervention humanitaire1, et d’autres acteurs qui ont choisi de réorienter leur activité afin de profiter des opportunités offertes par l’adoption de cette doctrine : des guildes de construction bien entendu, mais aussi des cabinets d’avocats qui se spécialisèrent alors dans le droit humanitaire (avec notamment des procès intentés par des éléments issus de populations étrangères afin de forcer Babel à lancer une intervention, procès qui assurèrent à la faction bleue de nombreuses interventions et donc de nombreux marchés), des instituts d’analyse qui développèrent tout un savoir opératif de «  construction de la paix  », des agences de communication chargées de défendre l’image de telle ou telle intervention, etc.

Il va sans dire qu’un réseau de cette taille et de cette puissance disposait d’agents dans l’ensemble des secteurs économiques de la Ville ; mais sa cohérence, c’est-à-dire le faisceau d’intérêts autour duquel se groupaient les grands acteurs qui le structuraient, tenait à cette économie générée par les interventions militaires humanitaires.

B) Excédent démographique et avantage comparatif d’image

Alors que la faction bleue était déjà bien structurée et installée dans les sommets de la Ville, il y avait un petit État continental – nommé Ishtar par les historiens, mais dont on ignore le nom originel – qui connaissait une natalité galopante, au point de le maintenir presque constamment au seuil de la révolte, sinon de la guerre civile. Un agent peu connu – soit un officier, soit un prospecteur commercial – rattaché à la faction bleue et présent dans le cadre d’une intervention dans un pays limitrophe d’Ishtar, eu alors l’idée de monter une petite agence d’adoption étrangère – si les problèmes de natalité étaient encore faibles, ils préoccupaient déjà beaucoup, notamment dans les classes les plus supérieures.

L’affaire prit rapidement de l’ampleur, et l’agent en question eut alors l’intelligence de tirer parti d’un réseau personnel de connaissances visiblement étendu pour monter, à crédit, une vaste campagne médiatique : par nombre de productions culturelles et de reportages, il implanta dans les plus hauts quartiers la connaissance de ce petit pays, et y associa l’image d’enfants pauvres et adorables, mourant du manque de nourriture et d’amour. Il avait de plus négocié une exclusivité avec les autorités locales, moyennant des largesses bien entendu, mais aussi l’assurance d’une exportation minimale d’enfants hors de l’État surpeuplé d’Ishtar. Son succès rapide le força rapidement à admettre à son capital nombre d’individus clés de la faction bleue, non sans s’assurer ainsi la richesse à vie.

Et, en cinq années à peine, la faction bleue organisa un flux d’environ 10 000 enfants/an.

C) Le poids croissant de l’économie de l’adoption

Dix ans après que ce niveau de 10 000 enfants importés chaque année eut été atteint, la situation de la faction bleue et l’importance du marché de l’adoption avaient toutes deux subis d’importantes mutations.

Désormais la plus puissante de la Ville, la faction bleue avait vu se concentrer contre elles l’attention de ses rivales – comme souvent en régime oligarchique dès qu’une tête dépasse trop. En particulier, une guerre normative avait commencé de se mener contre les interventions humanitaires – elle ne prendrait fin qu’un demi-siècle plus tard, lorsque la faction bleue finirait par accepter de soumettre ce marché aux mécanismes de répartition et de négociation dans le cadre du système de gouvernance.

Par ailleurs, le marché de l’adoption s’était encore étendu, du fait de la diffusion constante des modes de vie des classes les plus avancées à d’autres (un peu) moins bien loties – et, partant, plus nombreuses. De manière générale, le marché de la filiation fut l’un des plus disputés de l’histoire de la Ville, du fait de sa constante et importante progression d’une part, et de la grande et croissante variété des offres disponibles. On estime que, à l’époque du déclenchement de l’offensive contre la filière d’adoption montée par la faction bleue (dont traitera notre seconde partie), plus de 20 000 enfants étaient importés chaque année à Babel pour être adoptés ; 45% des foyers du Paradis, 25% de ceux de la Ville Haute et 5 à 10% de ceux des dix niveaux supérieurs de la Ville Basse comptaient au moins un enfant adopté2. Du point de vue économique, on estime que la valeur du secteur de l’adoption importée était du même ordre de grandeur que ce que peut représenter celui du luxe dans notre économie.

Or ce marché avait évolué au-delà même des attentes des meneurs de la faction bleue, entraînant une disproportion entre son importance et son niveau de sécurisation : il serait assez logiquement choisi comme point d’attaque privilégié sur cette faction en passe de devenir trop puissante

* * *

1 Pour la description d’une de ces interventions, voir notre Lettre sur une intervention libératrice.

2 Pour une explication rapide de l’organisation socio-spatiale de la Ville, voir notre Courte introduction à la civilisation babélienne ; pour une plongée plus longue, nous nous permettrons de renvoyer au livre que nous avons publié.

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