Lettre sur une intervention libératrice

Mille excuses pour ce long moment passé sans t’écrire : c’est que je viens tout juste de rentrer à Babel – d’un voyage dont, et encore une fois je te demande pardon, je ne t’ai même pas encore parlé.

Tu comprendras que, après la mésaventure à laquelle m’avait mené certaines envies, j’eus soudain une envie d’un tout autre genre : une puissante envie de fuite, au point de bien vouloir accepter d’aller n’importe où, pourvu que ce fût loin de cette Ville, et de ses labyrinthe de normes invisibles, d’arrière-pensées et de contrats.

Quelques jours après ma soirée si vite dégrisée, et alors que je bouillonnais d’un sourd besoin de relâche qui mijotait au feu de mon souvenir cuisant, je tombai en me rendant au travail sur une affiche annonçant un recrutement d’interprètes pour une mission extérieure : il s’agissait, dans le cadre de la reconstruction d’un pays récemment libéré par Babel de la tyrannie, d’aider à la pédagogie en direction des populations locales – populations locales dont je parlais la langue.

Je m’envolais dès le lendemain, à bord d’un aéronef qui charriait toute une nuée de mes semblables, et dont la soute regorgeait de dépliants éducatifs et de rations alimentaires – je n’ai guère saisi s’ils étaient destinés à nos troupes ou aux populations.

Boudeur, je n’imitai pas mes camarades qui, tous, sans même y penser vraiment, jetèrent un dernier regard à leur Ville bien-aimée lorsqu’elle disparut à l’horizon – et je retins un sarcasme qui me brûlais la langue, sur le passéisme poussiéreux de ce romantisme du départ : on se serait cru en plein monde d’hier.

Certains parmi nous étant en route pour leur seconde mission dans le même pays, nous profitâmes de la dizaine d’heures de vol pour exploiter leur connaissance des populations auxquelles nous aurions la charge de traduire et de transmettre les bonnes pratiques nécessaires à la – progressive – mise en place d’une société avancée. Ils nous en parlèrent à vrai dire fort peu, se concentrant bien plutôt sur de vibrants récits de l’intervention. De par l’universalité de ses valeurs, Babel se devait de les offrir à tous, sans considérations d’origines, de cultures ou de religions – origines, cultures et religions vouées de toute façon à disparaître, à terme, dans la chaleur de son creuset, au profit de l’humanité réunifiée. C’était au titre de ce devoir qu’elle avait lancée l’intervention à laquelle je devais désormais collaborer et, en particulier, suite aux crimes particulièrement sanglants du dictateur de ce pays lointain, qui s’était distingué par son horreur dans le magma de violences et de souffrances que représente encore, malheureusement, le reste du monde ; car, si la Ville se devait d’améliorer une humanité encore largement égarée en la guidant avant tout par l’éclat de son exemple, il lui était parfois impossible de ne pas intervenir directement, lorsque les forces de l’arriération atteignait le seuil de la barbarie, plongeant des innocents dans une souffrance que nul ne pouvait accepter, s’il était en mesure de l’éviter – or, Babel l’était.

Dans une attaque aérienne parfaitement exécutée, les forces pacificatrices de la Ville avaient décapité en quelques jours l’Etat sanguinaire qui martyrisait sa population : ses infrastructures avaient été annihilées sous les bombes, afin de convaincre l’ensemble de la population de la nocivité du régime ; puis, après que les troupes au sol eurent obtenu la reddition des forces armées criminelles, celles-ci avaient été épurées de leurs cadres, tout comme l’ensemble des administrations. Seule une table rase radicale permettrait en effet d’arracher le pays à la barbarie, et de lui faire rattraper au plus vite son lourd retard en appliquant sans frein les préceptes issus de l’expérience babélienne – car, si Babel elle-même n’est pas au bout du progrès, elle est cependant bien assez avancée pour être en mesure de faire gagner à d’autres sociétés plusieurs décennies, si ce n’est plusieurs siècles, d’une évolution coûteuse, hasardeuse, et souvent douloureuse.

Je me souviendrai à jamais de cette baie que nous survolâmes au point du jour. Le soleil se levait à peine dans notre dos et, partout, s’étendait une eau d’ardoise ; devant nous, une longue traînée d’or ouvrait la route en tranchant jusqu’à la rive, telle une voie royale, les flots encore pétrifiés par la nuit. Nous devinions au loin un arc de sable blanc surmonté d’une écharpe de brume ; et, au-dessus de ce bandeau de nuées, nous voyions, éclatante, scintiller une couronne de grenat : c’était les montagnes qui, dépassant les nuages, laissaient teinter leur neige au rayon écarlate du soleil naissant. La crique s’étendait sur toute la moitié gauche de notre champ de vision, s’arrêtant légèrement à droite : elle s’évanouissait alors dans les flots en une longue jetée invisible d’aussi loin, mais révélée par une mêlée d’écumes que soulevaient les vagues en se ruant et se fracassant de part et d’autre de ce cap aigu, par-dessus lequel elles s’agrippaient furieusement de leurs longs bras iodés ; et ce ballet féroce, que scandait le ressac, faisait chatoyer le souffle enfantin du soleil, parsemant l’horizon d’arcs-en-ciel éphémères qui étaient comme les étendards des deux armées d’eau et de sel, luttant pied-à-pied pour une crête. A mesure de notre approche, la brume s’estompait, ou bien notre vue la perçait peu à peu ; et se découvrait au-delà des plages une jungle, massive, taiseuse, plus brune que verte sous l’œil encore sombre du soleil immergé.

Seul le murmure des flots perçait notre silence.

Puis le vent se leva, comme si nous l’apportions, et poussa dans les pales de l’aéronef de longues plaintes graves ; puis le soleil lui aussi se leva, comme s’il nous attendait, se hissant complètement hors de l’eau : et nous vîmes.

A flanc de montagne, perchée entre la jungle et les neiges éternelles, une ville carbonisée.

Tel l’idiot que je suis, j’empoignai mes jumelles.

C’était une ville de garnison, ainsi que le trahissait sur la gauche la silhouette d’un fort éventré, et de nombreuses ruines de bâtiments dont on devinait qu’ils étaient organisés autour d’une cour carrée ; une ville donc pleine de soutiens du régime, d’éléments conservateurs attachés à l’ordre dictatorial : incarnation de cet Etat tyrannique que Babel se devait d’éradiquer afin de pouvoir libérer la société qu’il opprimait.

J’appris plus tard que trois heures avaient suffi à faire de cette ville un souvenir, dont ne témoignait plus que cette bande d’obsidienne labourée, parsemée de poutres de fer et de ruines écharpées.

Dans un bon récit dramatique, tel que ceux des invasions et des mises à sac dont grouille le monde d’hier, je t’aurais alors raconté avoir vu un cadavre, idéalement d’enfant : mais je jure n’avoir vu aucun cadavre joncher les rues encombrées de cendre. Ni horreur ni sang : rien que des gravats, et une absence obsédante.

D’une manière ou d’une autre, on aura fait évacuer la ville avant de la raser.

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