Première lettre sur une affaire d’espionnage

Chère petite sœur,

Enfin un premier répit, depuis mon arrivée. Oh, si tu savais !

Mais pas un mot à nos parents : je ne veux rien leur dire qui pourrait leur donner une raison de croire (ou de faire semblant de croire…) qu’au fond, je me plais ici.

Si tu savais comme il est jouissif de voir cette civilisation si arrogante se retrouver encore plus idiote qu’une poule devant un couteau !

Je te raconte :

Le système de gouvernance avait arrêté (on ne sait quand) un espion étranger, et a décidé il y a quelques mois de rendre publique son arrestation pour lui intenter un procès à grand spectacle. (Il y avait sans doute des raisons diplomatiques à tout cela, mais je les ignore complètement.)

Cet espion était infiltré dans les niveaux les plus élevés de la Ville Haute depuis une vingtaine d’années : il avait fait une très belle carrière dans des domaines technomagiques de pointe, jusqu’à siéger à moins de cinquante ans au conseil restreint de plusieurs grandes guildes. Il vivait donc dans une opulence inimaginable hors de Babel, quel que soit le pays (même s’il était encore bien loin des fastes du Paradis). Cette très haute situation sociale et son instruction irréprochable ne laisse aucun doute, semble-t-il, aux princes de cette Ville, qui ont décidé de lui offrir devant tout Babel (et donc devant le monde entier) un pardon spectaculaire : pardon qu’il ne peut qu’accepter, sous peine d’être expulsé. En effet : comment un être qui n’est ni ignorant, ni aveuglé par la pauvreté, pourrait-il ne pas choisir Babel ?

Toute la Ville jappe, caquète, bêle surtout, et frétille dans l’attente de ce grand moment où sa générosité et sa supériorité retourneront, sans la moindre contrainte, un espion ennemi : elle a tellement raison (n’est-ce pas !) qu’elle n’a besoin que d’être connue pour être choisie.

Depuis l’annonce de ce faux procès et de ce vrai spectacle (mais ici tous les procès sont des spectacles écrits d’avance…), plus personne ne parle d’autre chose. Moi, j’espère : j’espère que, comme moi, cet espion a haï Babel dès son premier jour ici, et qu’il est incapable d’arrêter de la haïr. D’ailleurs, il a depuis longtemps la possibilité, et sans devoir renoncer à sa vie dorée, de renier son pays, qui n’oserait sans doute jamais le frapper une fois la protection de Babel accordée : alors, pourquoi continuer, pendant presque vingt ans ?

Je ne sais pas si c’est la même chose plus haut dans la Ville, mais j’ai vraiment l’impression que la population de Babel, alors qu’elle jacasse du matin au soir sur cette opération d’espionnage, n’a rien compris à ce qu’il s’est vraiment passé. D’ailleurs, je pense que l’espionnage n’est pas le plus important, et que c’est en fait la couverture d’une autre mission.

Voici la version officielle : brillant mathématicien, l’espion a été infiltré dans un premier temps sans but précis, puis il a été envoyé vers une guilde en pointe du développement de réseaux que l’on a inventés peu de temps après son arrivée. Ces réseaux, en reliant de plus en plus d’objets à de gigantesques cerveaux artificiels, doivent permettre à ces grosses machines « intelligentes » de guider les objets auxquels elles sont connectées pour nous faciliter la vie. Et, pour cela, elles utilisent ces objets pour capter le plus d’informations possible sur nous et, grâce à une sorte de réflexion programmée, apprendre à nous connaître (nous, nos désirs, nos besoins, etc.)

Ces gros systèmes sont encore beaucoup trop chers pour le commun des mortels mais, à mon arrivée, ils étaient déjà très utilisés dans le Paradis. Aujourd’hui, presque tous les habitants de la Ville Haute s’en servent, et même dans mon école certains ont des parents qui ont pu les expérimenter.

L’hypothèse la plus commune est que la mission de cet espion était d’utiliser sa position dans la guilde fabriquant la majorité de ces machines pour collecter un maximum d’informations sur les élites de la Ville, en plus du savoir-faire nécessaire à la construction de machines suffisamment puissantes pour traiter une masse de données aussi énorme.

C’est là que ma théorie arrive : je pense que cette mission d’espionnage, qui a bien existé, n’était pas la seule, et n’était pas la plus importante.

Pendant sa carrière ici, on a ajouté de nombreuses fonctions à ce gros réseau d’analyse des comportements : en particulier, une fonction de détection des comportements autorisés, mais pas vraiment alignés avec les valeurs de Babel. Tu commences à connaître leur petite musique : évidemment, rien contre la liberté, oh non ! Seuls les plus gros écarts de conduite ont d’abord été enregistrés, et surtout pas dans le but de sanctionner, seulement de les identifier, dans un simple but de connaissance de la population, et de « transparence de la société vis-à-vis d’elle-même », puisque « une société mature accepte de se regarder en face, et n’a donc rien à se cacher ». Puis, petit à petit, le système a fini par enregistrer de plus en plus de choses, de gestes, de paroles, puis par tout enregistrer, pour cibler le mieux possible la personnalité de chaque individu et pouvoir « éviter les rencontres porteuses de risque intersubjectif » (c’est-à-dire les engueulades), en faisant attention à ce que, par exemple, on ne place pas au restaurant une table d’individus intolérants à côté d’une autre constituée d’individus avancés et particulièrement sensibles. Et après tout, pourquoi vouloir cacher votre personnalité : si vous ne l’aimez pas, vous n’avez qu’à changer !

Je commence à peine (grâce à cette affaire) à comprendre ce système, qui est tellement fait pour cette Ville où l’on calibre tout et où rien ne peut être caché, puisque le but est de rendre tout le monde (et même le monde entier !) parfait. Et, en même temps, cette machine de machines qui surveille tout est mortelle pour Babel : de plus en plus, à mots couverts, on laisse entendre que, « malgré tous ses avantages gigantesques et indéniables », ce système chargé de souligner au stylo rouge chaque petit écart ne peut pas ne pas finir par augmenter le conformisme de la société babélienne. Et quoi de plus mortel qu’un conformisme aussi absolu, aussi organisé, aussi mécanique, pour cette Ville qui ne vit qu’en dépassant chaque jour une nouvelle limite ? C’est un fait : l’innovation ralentit, et ralentit de plus en plus vite. Mes professeurs nous mettent même en garde, presque en tremblant, contre la société rigide du monde d’hier. Mais, si les hautes sphères de la Ville se sont cousues elles-mêmes un corset invisible et indestructible, comment pourrions-nous, à notre niveau, échapper à ce cancer de surveillance si agressif ?

Je crois que la mission de l’espion était de lancer l’idée de la surveillance par le système de machines, qui a été imaginé quelques années après son arrivée, au moment où il était à la fois bien installé, et pas encore remarqué : il a donc pu souffler l’idée, et se la faire « piquer » par un chef ambitieux.

Oui, je crois que c’est cela.

Si j’ai raison, il refusera le pardon, et choisira l’exil, le retour dans son pays « arriéré » : parce qu’il est le mieux placé pour savoir combien Babel est empoisonnée jusque dans son cœur, lui, le préparateur secret de ce poison. Parce qu’on peut être attiré par une jungle violente et luxuriante, mais pas par un marécage figé et stagnant. Qui voudrait de Babel sans l’innovation quotidienne ?

Il ne le fera pas, mais si, en plus de refuser le pardon de Babel, il pouvait lui cracher tout cela à la figure, s’il pouvait lui montrer combien un pauvre attardé du monde d’hier a pu si bien la manipuler…

Je te raconterai.

Lettre sur une forme nouvelle d’amour maternel

Ma chère petite,

Il s’en passe des choses ici, de plus en plus vite, si vite qu’à vrai dire je n’y comprends plus grand-chose, et ne sais plus bien quoi penser.

Je te l’ai sûrement déjà raconté, mais il y a ici toute une ribambelle de techniques pour féconder (ou être fécondée) sans avoir besoin de faire la bête à deux dos. Ces techniques sont déjà anciennes et, petit à petit, on a autorisé les croisements et les transactions les plus étranges, avec des femmes qui portent l’enfant d’une autre, ou bien des hommes spécialisés dans la vente de leurs « graines », ni plus ni moins.

Tu n’imagines pas les dimensions que ça a pris. Quand je suis arrivée c’était encore assez cher, donc presque inconnu dans mon quartier. Je me rappelle très bien les jalousies qu’il y a eues lorsque la voisine a embauché une jeune fille d’un quartier inférieur pour porter son enfant (tu sais, celui qui m’aide de temps en temps). Cela lui permettait de ne pas avoir à arrêter de travailler mais, surtout, je pense que de se payer un nouveau confort, ce sera toujours une manière pour nous de faire la roue devant les autres : alors elle a fait la roue en échappant aux nausées, au gros ventre et à l’accouchement.

C’est dur à expliquer, mais ici, avoir des enfants, ça n’a rien à voir avec ce que c’est chez vous. Ce n’est pas un évènement normal de la vie, une chose naturelle, inévitable et évidente, une chose qui arrive, tout simplement. Ici c’est un choix compliqué, un gros calcul avec des dizaines d’éléments à prendre en compte, et ensuite, souvent, des tonnes de rendez-vous médicaux, et aussi beaucoup de cachets à prendre parce que, sauf dans les quartiers les plus élevés, on passe quand même un certain temps à respirer et à avaler des saletés, donc forcément tout ne fonctionne pas comme prévu.

Au fond, ce n’est même pas qu’ils ne veulent pas d’enfants, c’est que ça leur est égal. Pas parce que c’est normal de ne pas en avoir (ici plus rien n’est normal), mais parce que ce n’est pas différent du reste : avoir un enfant, acheter un appartement ou faire un beau voyage, c’est égal.

Mais je te fais perdre ton temps, et après tout qu’est-ce que j’en sais, moi, de ce que c’est d’avoir des enfants…

Ce n’est pas à ce sujet que je voulais t’écrire, mais seulement pour te raconter l’autorisation d’un de ces croisements que rendent possibles toutes ces techniques et qui, juste parce qu’ils sont devenus possibles, finissent tous, un jour ou l’autre, par abattre les frontières morales qui les interdisaient.

Et là, ce qui secoue Babel dans un nouveau frisson de liberté et de provocation, c’est l’histoire d’une mère qui, puisque son fils est mort et que sa belle-fille refuse de se faire féconder par les « graines » du mort que l’on a congelées (oui, on peut aussi faire ça), a décidé qu’elle se fera elle-même féconder par son enfant, pour le sauver de la disparition totale.

Oui, une mère va être enceinte de son propre fils.

Et le plus fou, c’est qu’elle n’aura même pas besoin de procès pour cela (alors qu’à Babel on adore ça !), parce que, figure-toi qu’ici, il est absolument clair pour absolument tout le monde que cette mère a le droit d’être enceinte de son fils. C’est la simple logique, puisque ici, tu n’as jamais le droit d’interdire quelque chose qui n’enlève de droit à personne. Cela n’a rien à voir, mais pour te donner une idée, il y a un vieux procès que l’on prend toujours comme exemple de cette règle : sur un chantier déjà commencé, le patron avait du mal à recruter, et a donc augmenté petit à petit, pendant une même journée, les salaires qu’il offrait à ceux qui acceptaient de travailler pour lui. Donc, à la fin, les ouvriers qui avaient été embauchés les premiers, et qui donc avaient le plus travaillé, ont été les moins payés. Ils ont bien sûr porté plainte, mais n’ont pas gagné leur procès : et la justification du tribunal a été que les meilleurs contrats que les ouvriers arrivés après eux avaient signé n’avaient rien enlevé à leurs propres contrats qui n’avaient absolument pas changé, et que donc rien n’avait été retiré de ce à quoi ils avaient droit. Seul cela comptait : puisque ils n’avaient perdu aucun droit, ils n’avaient subi aucune injustice.

Pour la mère, c’est la même logique : si elle est enceinte de son propre fils, cela n’enlève rien à personne, donc c’est impossible de l’interdire. Je pense qu’on aurait pu dire qu’elle volait un peu les « graines » à la compagne de son fils, mais puisque de toutes les manières celle-ci a refusé de s’en servir, la mère n’enlève vraiment rien à personne.

Je ne sais pas bien quoi penser.

Bien sûr, cela me dégoûte. Mais j’ai entendu une émission où un expert expliquait que le préjugé contre l’inceste vient des maladies que donnait la consanguinité. Et, comme Babel a trouvé le moyen d’empêcher ces maladies en injectant je ne sais quoi au bébé pendant qu’il est encore dans le ventre de sa mère, ce vieux préjugé n’est plus justifié de nos jours, et doit donc disparaître. En général, la famille est un préjugé, qui date de l’époque où il fallait survivre : avec l’abondance de la grande Ville, l’individu n’a plus aucune raison de subir des relations imposées avec certains individus sous prétexte qu’il est leur frère, leur fils, etc.

Et puis c’est vrai que, au fond, peu importe si cela ne plaît pas à certains, du moment que cela ne fait de mal à personne. En tout cas, je ne vois pas comment critiquer cette logique…

Je ne sais plus quoi penser. Si après tout, cette mère veut que son fils ne disparaisse pas complètement…les mères font souvent des folies pour leurs enfants, et on trouve toujours ça beau. Pourquoi ne pas trouver ça beau, là aussi ?

J’aimerais beaucoup savoir ce que tu en penses. Et n’hésite pas à me le dire si tu trouves que je délire complètement…

Je vous embrasse tous fort.

Le quartier de la « République de tous les animaux » (seconde partie)

[note pour le lecteur : ce texte est la seconde partie d’une étude dont la première peut être consultée via ce lien]

II) Une évolution fondée sur deux principes consubstantiels à la société babélienne

Une autre façon d’aborder l’étude de cette « République de tous les animaux » est de la considérer comme une application logique des principes sur lesquels est fondée la société babélienne.

En tout premier lieu, et nous le rappellerons sans le développer tant ce principe est fondamental : toute question s’envisageait à Babel du point de vue du ou des individus qu’elle affectait ou pouvait être amenée à affecter – et exclusivement de ce point de vue.

Une fois rappelé ce principe simple que l’on retrouve pour ainsi dire au cœur de tous les débats babéliens, il faut développer ceux, plus complexes, de la sacralité de la souffrance (A), et de la valeur intrinsèque de toute remise en cause d’une catégorie existante – ici celle de l’homme, entendu comme une catégorie distincte au sein du monde animal (B).

A) La centralité de la souffrance

Le rapport de Babel à la souffrance était plus ambigu qu’il n’y paraît. L’idée selon laquelle c‘était sa capacité de souffrir qui conférait sa dignité à un être disposait en effet, d’après une étrange symétrie, d’une contrepartie selon laquelle la réduction de la souffrance faisait partie des objectifs supérieurs de la société[1].

Réduisons cependant le champ de nos considérations à l’équivalence entre capacité à souffrir et légitimité à recevoir des droits – idée familière aux lecteurs de notre travail, depuis l’un des propos rapportés dans notre livre d’après lequel « toute souffrance est sacrée » au correspondant de la « Lettre sur un défenseur des droits » faisant de la « souffrance qui anoblit » un « grand principe [de Babel] ». Si ce principe d’équivalence n’avait jamais été formulé directement et officiellement avant les réclamations d’extension des droits humains aux « animaux non humains » – du moins, d’après les sources dont nous disposons –, il était indéniablement présent depuis les débuts de l’âge classique babélien : arguer de la souffrance occasionnée par la privation d’un droit encore non reconnu avait toujours compté parmi les arguments les plus efficaces des avocats babéliens dans la conquête des droits nouveaux.

Une remarque subsidiaire s’impose quant à la définition extrêmement large de la souffrance, du fait du relativisme revendiqué de Babel et de sa réticence aux distinctions de catégories : dans les faits, le concept de « souffrance » s’étendait au stress, au mal-être, etc. Les méthodes cognitivo-quantitatives d’évaluation de la souffrance et du mal-être animaux n’étant, à l’époque, pas encore développées, leur mesure était encore entièrement aux mains des vétérinaires, qui ne pouvaient guère fournir qu’une estimation assez grossière et, in fine, binaire, en ce qu’elle se réduisait au constat de la souffrance, sans pouvoir réellement la quantifier – point fondamental sur lequel nous reviendrons.

B) La valeur intrinsèque de toute remise en cause d’une catégorie

Par ailleurs, dans sa volonté affirmée d’éliminer petit à petit l’ensemble des préjugés de ce qu’elle nommait « monde d’hier » dans son vocabulaire, Babel accordait une valeur intrinsèquement positive à toute remise en cause d’une catégorie, définition ou distinction existante ; valeur qui se traduisait notamment par le bénéfice de réputation qu’obtenait celui qui formulait cette remise en cause, ainsi que par l’avantage décisif que cette dernière conférait, le cas échéant, dans le cadre judiciaire.

Si notion de « catégorie » était connotée négativement, elle restait très ambiguë dans la société babélienne. En effet – et pour simplifier – Babel ne cessait de recourir à des catégories pour penser sa population mais, dans le même temps, la société babélienne considérait qu’à terme, plus aucune catégorie ne devrait exister[2]. Les catégories dotées de frontières nettes n’étaient en effet, dans la conception babélienne, que des héritages fautifs du monde d’hier, tandis que la réalité du monde tenait bien plus, d’après elle, du continuum gradué : d’où l’importance des techniques d’évaluation chiffrée.

Aussi est-il tout sauf étonnant qu’un jour, à Babel, l’on ait voulu faire disparaître la catégorie d’humain – tout comme, à terme, on peut imaginer qu’une remise en cause de la catégorie des « animaux » aurait sans doute eu lieu si la civilisation babélienne ne s’était pas effondrée avec de parvenir à ce degré d’avancement.

La forte correspondance entre, d’une part, l’octroi de droits alignés sur les droits humains aux animaux non humains et, d’autre part, les deux principes fondamentaux que nous venons d’exposer, aurait dû amener à la généralisation de cette innovation normative à l’ensemble de la Ville : or, toutes les sources dont nous disposons indiquent que cette innovation cessa de s’étendre au bout de quelques années – ce qui est, certes, une longue durée dans l’échelle du temps babélien – et commença même à refluer au bout d’une décennie environ, pour se cantonner au statut de spécificité de quelques quartiers.

A nos yeux, tout l’intérêt du quartier de la « République de tous les animaux » tient à ce paradoxe, dont nous allons tenter ici une interprétation.

III) Une innovation paradoxale et révélatrice

Malgré un réel essor technique et économique (A) – ainsi que l’apparition d’un nouveau mode de transformation des ressources en pouvoir décrit plus haut[3] –, l’inclusion des « animaux non humains » dans la communauté citoyenne et humaine eut des conséquences de long terme paralysantes pour le droit babélien (B), ce qui explique sans doute la faible diffusion de cette innovation au reste de la Ville.

En effet, assez rapidement, l’octroi de droits humains aux animaux non humains entraîna des effets trop incompatibles avec la logique de la Ville pour permettre une large diffusion de cette innovation : en particulier, en absolutisant la souffrance animale – à l’époque non quantifiable –, elle sapait la liquidité du droit babélien, qui était un des mécanismes les plus nécessaires à la société babélienne.

A) Nouveaux marchés et innovations

Bien au-delà du seul secteur économique directement lié aux services développés autour des différents soins à apporter aux animaux « citoyens », l’extension des droits humains à l’ensemble des animaux entraîna une restructuration profonde de l’ensemble de la production et de la consommation de la « République de tous les animaux ».

En premier lieu, la consommation de chair animale devint immédiatement proscrite[4]. Aussi, toute une grappe d’innovations techniques et toute une économie de substituts nutritifs pour les moins aisés d’une part, et de viandes artificielles pour les classes supérieures d’autre part, virent le jour – sans oublier l’inévitable contrebande d’aliments animaux à destination des oligarques.

Ensuite, afin de faciliter le dialogue avec les animaux non-humains et, ainsi, de mieux défendre les aspirations de ces derniers, de nombreux laboratoires se lancèrent dans la recherche de solutions se basant sur le codage des émotions animales en signaux énergétiques suivis d’un recodage de ces signaux dans un langage intelligible à l’homme. Dans l’état de nos recherches, et malgré le peu de ressources disponibles du fait de la non-diffusion de l’octroi de droit humains aux animaux à un nombre important d’autres quartiers, il semble qu’un prototype de traduction instantanée de pensée entre humain et animal, effectuée au moyen de casques à implants portés par les deux participants, était en cours de finalisation au moment de l’entrée de Babel dans la phase finale de son effondrement.

Enfin, il existait une catégorie d’animaux considérés comme égaux aux humains, mais cependant comme n’étant pas des « citoyens », en ce sens qu’ils cohabitaient avec les humains sans faire société avec eux : il s’agissait notamment des espèces qui se nourrissent de nos restes et déchets sans interagir avec nous, telles que les rongeurs, pigeons, mouches, puces, etc. Le système de gouvernance du quartier fut mis en demeure de leur garantir leur droit à la sécurité – tout comme il y est obligé envers les visiteurs étrangers, sur le statut desquels celui des animaux « non citoyens » fut aligné. Concrètement, la plus importante des tâches de mise en conformité pour le respect de ce droit à la sécurité fut la garantie d’itinéraires urbains sûrs : ponts et tunnels permettant aux rongeurs de traverser les voies sans danger[5], nids et reposoirs pour pigeons, etc., ce qui, là aussi, généra un nouveau marché.

Nous rappellerons que ces évolutions économiques de long terme s’ajoutent aux différents services qui connurent un rapide essor décrits en I) B) (prospecteurs, architectes et dessinateurs d’intérieur spécialisés, animateurs animaliers, vétérinaires).

B) Absolutisation d’une souffrance alors impossible à quantifier

Cependant, et malgré ces secteurs économiques entiers et ces innovations techniques résultant de l’innovation normative dont il est question dans cette étude, cette nouveauté juridique introduisait un frein majeur à l’innovation permanente qui porte la société babélienne : une absolutisation normative.

En effet, l’affirmation explicite de la souffrance animale comme étant un mal à éviter sans le moyen de quantifier ce mal ne permettait pas de procéder à un arbitrage quantitatif normal ; et, le quartier de la « République de tous les animaux » ayant fondé sa spécificité sur cette souffrance impossible à mesurer, ses tribunaux en firent très rapidement un absolu.

La « Lettre sur un pont urbain pour rongeurs stigmatisés » est à ce titre fondamentale pour comprendre l’impasse normative créée par cette innovation. Dans un environnement babélien fonctionnel, l’arbitrage entre les vendeurs de rues et les animaux non citoyens aurait certes inclus des considérations morales, notamment si une campagne de presse avait été lancée en faveur de l’une ou l’autre des deux parties – ou des deux. Cependant, à terme, à force de retournements de l’angle moral en faveur de l’un puis de l’autre camp, l’on en serait arrivé à un arbitrage quantifié, seul à même de mettre fin au perpétuel retournement du discours moral babélien[6].

Or, aucune méthode quantitative n’étant disponible dans le cas dont nous traitons, et au vu du contexte extrêmement favorable aux animaux non humains – marqué par un préjugé positif, autre contradiction avec le mode normal de résolution des conflits à Babel –, il était impossible de réguler correctement des conflits normatifs impliquant les intérêts d’un ou plusieurs animaux non humains, comme le montre l’exemple de la lettre citée, qui raconte comment des intérêts économiques humains furent, littéralement, comptés pour rien, une fois qu’un inconvénient eut été constaté pour un animal non humain. Cet absolu est antinomique à la régulation au cas par cas et par arbitrage entre des intérêts mesurables et donc relatifs : or, ce mode de régulation est nécessaire à l’extrême liberté d’expérimentation qui était l’une des bases de la société et de l’économie babéliennes.

C’est, à notre sens, la cause – principale voire unique – du rapide arrêt de l’extension, et même du reflux de l’innovation normative portée par le quartier de la « République de tous les animaux ». Cette hypothèse est d’ailleurs corroborée par le fait qu’au moment où, à l’époque de l’effondrement babélien, des appareils quantitatifs fiables de mesure de la souffrance et du mal-être des animaux furent mis au point, ils enclenchèrent une nouvelle phase de diffusion de l’octroi de droits calqués sur les droits humains aux « animaux non humains » – et ce, malgré un contexte extrêmement difficile[7].

* * *

Pour conclure, nous insisterons sur l’aspect le plus important et intéressant de cette tentative d’innovation normative profonde : quand bien même elle découlait directement de principes fondamentaux de la société babélienne, elle périclita assez rapidement.

Aussi s’agit-il, à notre avis, d’un des épisodes historiques qui démontrent avec le plus d’éclat – et de base documentaire – que le principe moteur le plus fondamental de la Ville n’était pas l’éradication des préjugés ou la reconnaissance de nouveaux droits, mais l’arbitrage quantifié. En effet l’incompatibilité de l’innovation normative en question avec ce dernier empêcha sa diffusion, diffusion qui fut relancée une fois qu’une avancée technique eût permis des arbitrages quantifiés dans le champ juridique ouvert par cette innovation normative.


[1] Pour ceux désireux d’approfondir la conception babélienne de la douleur, nous leur recommandons la lecture de notre livre, qui porte témoignage de cette invention babélienne, parmi les plus significatives, que fut la machine à transfert de douleur, ou encore de notre Lettre sur le harcèlement contractualisé.

[2] Voir à ce sujet notre Lettre sur les ratios et les prix culturels.

[3] Cf. I) B) en première partie de cette étude.

[4] Nous recherchons actuellement sans succès un quartier où se seraient croisés octroi de droits humains aux animaux et autorisation du cannibalisme, fondée après tout elle aussi sur le refus du « privilège humain » et le dépassement de tabous hérités du passé ; nul doute que l’étude du résultat social et normatif d’une telle conjonction serait du plus haut intérêt, s’il s’avérait qu’elle a existé.

[5] Voir à ce sujet notre Lettre sur un pont urbain pour rongeurs stigmatisés.

[6] [Note de l’équipe du Projet Babel] Cette interprétation du système arbitral babélien comme donnant toujours le dernier mot aux méthodes quantitatives (du moins lorsque celles-ci existent) n’est pas communément partagé par les historiens de Babel. Cette hypothèse de recherche caractérise l’école dite « quantitativiste » (là où, par exemple, l’école dite « cognitiviste » attribue au formatage des perceptions la haute main sur la résolution des conflits portés devant les tribunaux arbitraux, les évaluations quantitatives n’étant pour cette école qu’un levier d’action parmi d’autres sur les perceptions).

[7] [Note de l’équipe du Projet Babel] L’explication des derniers soubresauts d’innovations dans les dernières années de la Ville est souvent centrale pour appuyer les différentes orientations des diverses écoles historiques babéliennes : le regain d’intérêt de la Babel finissante pour le droit animal fait partie de ces grands champs d’affrontements théoriques.

Le quartier de la « République de tous les animaux » (première partie)

Dans la seconde moitié de l’âge pangéique[1], un quartier babélien parmi les plus avancés de la Ville Basse – situés deux niveaux seulement en-dessous de la Ville Haute – lança une profonde refonte de son système normatif en se proclamant « République de tous les animaux ».

L’objectif de cette réforme était aussi simple que débordant de conséquences : élargir aux animaux non humains les droits octroyés aux êtres humains, au motif que les uns comme les autres étaient capables de souffrance, et donc disposaient à la fois d’intérêts à faire valoir, de préférences, ainsi que de droits – à la vie, à la sécurité, etc.

Les « animaux non humains » furent simplement divisés entre « animaux non humains « citoyens » pourvus des mêmes droits que les habitants humains, et « animaux non humains non citoyens », pourvus pour leur part des mêmes droits que les visiteurs temporaires[2].

Cette innovation fut en premier lieu l’occasion de l’établissement d’un clientélisme similaire à celui de la Rome antique, avec des tuteurs humains entretenant des animaux « citoyens » pour augmenter leur poids social (I). Mais, et alors même qu’elle repose sur des principes fondamentaux de Babel (II), l’ambigüité des conséquences à long terme de cette innovation en a fortement limité la diffusion (III).

I) Un nouveau clientélisme

La première façon d’analyser ce projet socio-politique est de le décrire comme une résurgence du clientélisme au sens romain, avec des tuteurs humains entretenant des animaux non humains en vue d’accroître leur pouvoir (A) ; nouveau clientélisme qui permit l’émergence de tout un secteur de services permettant la gestion de cette nouvelle source de pouvoir.

A) L’exercice des droits des animaux domestiques par leur tuteur

En effet, l’inclusion des animaux au titre de leur sensibilité à la communauté babélienne impliqua nécessairement de les définir comme des sujets de droits, et de définir par ailleurs ces derniers.

Pour ce qui est des animaux dits « domestiques »[3], on leur octroya le statut d’animal « citoyen », statut se fondaient sur le fait qu’ils vivaient en société avec la population babélienne au même titre que n’importe quel autre habitant, ne serait-ce que parce qu’ils étaient d’authentiques colocataires d’au moins un babélien. Appartenant pleinement à la société, ils devaient recevoir tous les droits correspondants.

Cependant, faute de langage, il leur était évidemment difficile de plaider eux-mêmes en justice, ou même simplement de pouvoir être informés de leurs droits. Au-delà de tout le versant éducatif de cette inclusion des animaux domestiques à la société civile babélienne – éducation tant des animaux que des humains –, il apparut ainsi nécessaire de procéder à une adaptation normative du statut «  citoyen » octroyé aux animaux domestiques ; adaptation qui prit la forme d’une désignation systématique, pour chacun de ces citoyens non humains, d’un tuteur humain, dont les droits et obligations furent calqués sur celui du tuteur d’un humain dépendant – handicapé ou enfant.

Cet octroi de droits et d’un tuteur aux animaux domestiques motiva une refonte et un élargissement des prérogatives dont le tuteur légal pouvait se prévaloir afin d’assurer la défense des droits du (ou des) citoyen(s) dont il avait la tutelle (prérogatives qu’il se devait, bien entendu, d’utiliser non pas en vue de son propre intérêt, mais bien de celui de son pupille) : il lui fut ainsi octroyé une voix supplémentaire par pupille tant dans les différents votes que pour les enquêtes d’opinion, ainsi que le droit de défendre devant les tribunaux une action collective les regroupant, lui et un ou plusieurs de ses pupilles

B) Un nouveau mode de pouvoir à l’origine d’un nouveau secteur économique

La conséquence directe et immédiate de l’octroi de droits d’un statut dit « citoyen » aux animaux domestiques fut la possibilité offerte à tout citoyen du quartier de la « République de tous les animaux » d’accroître son pouvoir social, électoral et légal en entretenant une vaste ménagerie dûment certifiée.

Nombre de très riches habitants du quartier allouèrent ainsi une voire plusieurs de leurs propriétés à l’entretien d’un nombre importants d’animaux domestiques, en vue d’augmenter leur poids politique, médiatique et judiciaire. Cet entretien devint rapidement l’occasion de la naissance d’un marché d’acteurs spécialisés dans l’optimisation du poids obtenu – qui dépendait de la somme des sensibilités des animaux domestiques entretenus (sensibilités très approximativement calculées, nous le verrons) – en fonction des ressources monétaires et foncières disponibles.

Cette stratégie ne resta pas cantonnée aux plus grands oligarques et fut également adaptée, à leur échelle, par les classes simplement aisées, et même par la frange supérieure des classes moyennes – chez qui l’adoption d’un animal domestique particulièrement sensible, difficile à obtenir du fait des normes strictes à respecter, devint un marqueur social équivalent à la propriété de son logement ou d’un véhicule.

Tout un secteur économique se structura : prospecteurs chargés de sélectionner les animaux à adopter, architectes et dessinateurs d’intérieur spécialisés, animateurs animaliers et, bien entendu, vétérinaires. On estime à une moyenne de 3 % annuelle la croissance économique générée au niveau du quartier entier par le seul essor de ce secteur spécifique (dans les cinq premières années ; lors des dix suivantes, cet apport de croissance tomba peu à peu à 1%).


[1] L’âge pangéique est celui précédant l’effondrement de la civilisation babélienne.

[2] Il est à noter que cette distinction entre « habitants » et « visiteurs temporaires » était au même moment remise en cause, voire annulée dans certains quartiers : nous espérons trouver des sources concernant un quartier ayant à la fois aboli cette distinction et celle entre « animaux humains » et « animaux non humains ».

[3] Le terme d’ « animal domestique », que nous conserverons par commodité, n’était évidemment pas accepté dans le quartier de la République des animaux et, par diffusion, dans plusieurs quartiers babéliens : de l’ « animal non humain citoyen » à l’ « animal cohabitant », Babel montra une fois encore sa très particulière créativité sémantique.

Lettre sur un pont urbain pour rongeurs stigmatisés

Laissez-moi revenir.

Si tu savais, si vous saviez ce que cette fois ils sont encore allés jusqu’à inventer !

Au moins, il ne s’agit plus de mon école. Nous n’avons d’ailleurs plus nos souffre-douleur tarifés, à la suite des protestations de plusieurs de mes condisciples : d’après eux, ils avaient été éveillés à la souffrance de ces harcelés contractualisés par un reportage largement diffusé. Mais ont-ils réellement suivi ce vent du conformisme qui tournait, ou se sont-ils tout simplement lassés ? Je préfère ne pas y penser.

Il y avait dans une rue pas loin d’ici une petite troupe d’enfants très pauvres, issus sans doute d’un autre quartier, et arrivés à Babel il y bien peu si j’en crois leur grande difficulté à parler la langue d’ici, pourtant si simpliste. Sous la surveillance d’un adulte à l’air peu amène, ils vendent à la sauvette à peu près tout et n’importe quoi… J’essaie de leur acheter de temps à autre une passoire, un fruit ou un bracelet, même si à vrai dire leurs articles sont assez repoussants…

J’ai entendu dire que travail des enfants était interdit dans le quartier jusqu’à ce que, il y a quelques années, on accorde une première exception à cette interdiction, en reconnaissant aux enfants étrangers le droit de travailler à partir de l’âge prescrit dans leur pays d’origine, afin de respecter leurs « rythmes traditionnels » : cela a même créé un nouveau métier, celui « d’homologateur certifié d’origines ». J’imagine que c’est pour cela que tous ces enfants des rues ne sont, de toute évidence, jamais babéliens (du moins, par leur naissance : figure-toi que, à les entendre ici, à la fin des fins, tout le monde est babélien, ou du moins le sera, une fois suffisamment débarrassé de ses préjugés pour s’en rendre compte…pitié, laissez-les-moi, mes préjugés !).

Or, dans cette rue où j’allais, un habitant, un « défenseur des droits » autodéclaré, a fait remarquer que nombre de « rongeurs urbains » et, en particulier, de « rongeurs urbains stigmatisés », autrement dit de rats, étaient privés de passage sûr pour traverser cette voie : aussi, au nom de la liberté de circulation de ces êtres silencieux, opprimés et victimes de préjugés, cette grande âme s’est autoproclamée leur défenseur, et a lancé une action contre le système de gouvernance de la Ville afin de le contraindre à bâtir une « structure urbaine de croisement interespèce ». Autrement dit : un pont à rats enjambant la rue. Et, pour assurer à ses protégés un passage « sans stress », il a demandé l’expulsion des vendeurs à la sauvette, au motif qu’ils attiraient les clients aux abords de l’un des points d’entrée de sa « structure », empêchant ainsi les rats de l’emprunter en toute sérénité à toute heure de la journée… oui, il plaida, ni plus ni moins, qu’en essayant de vivoter, ces gamins étaient en fait en train de « privilégier leurs intérêts économiques sur les droits fondamentaux des rongeurs urbains stigmatisés, au nom de préjugés informulés mais inacceptables ».

Oui, ils vont dégager des enfants pour laisser passer des rats !

Bien sûr, je déteste les voir travailler, accroupis sur ces draps qui, étendus à même le sol, leur servent d’étals. Mais on va les en empêcher non pas parce qu’ils sont des enfants, mais parce qu’il est plus important de laisser passer des rats sans les stresser !

Je te promets que je ne mens pas.

Ils en sont là !

Et je ne peux rien dire.

L’autre jour je discutais au déjeuner avec des camarades de classe. Pas du tout les plus égoïstes ni les plus méchants : ils sont de ceux qui n’ont jamais levé la main, ni même la voix, sur nos souffre-douleur tarifés (sans toutefois oser condamner le principe, toujours au nom de la liberté…)

Même eux, si tu les avais vus…

Ils se réjouissaient qu’enfin, les droits des « animaux non-humanisés » soient reconnus et respectés et que, enfin, après tant d’autres, la barrière artificielle (« artificielle » !) entre l’humain et les autres animaux tombe, soit jetée à bas, et, qu’enfin, comme on combat les préjugés frappant telle population, telle profession ou telle religion, on combatte désormais ceux stigmatisant telle ou telle espèce… Oui maman : fin de l’esclavage et pont aux rats, même combat !

Et je sais ne rien pouvoir dire. Je l’ai encore mieux compris avec cette affaire : ici, il ne sera jamais légitime de préférer, moralement ou légalement, son semblable. Tu ne peux préférer ni ton fils, ni ton voisin, ni ton compatriote, ni le membre de ton espèce : cela serait injuste, et le fruit de préjugés. Mais ne t’inquiète pas pour eux : dans les faits, ils dépensent des sommes folles pour vivre dans le plus parfait des entre-soi, pour ne jamais croiser quelqu’un qu’ils ne veulent pas croiser (enfin, font cela ceux qui en ont les moyens, comme toujours !) La Ville où chacun se doit d’aimer tout le monde à égalité est en même temps celle où fleurissent les rues fermées et les quartiers privatisés. Même chose dans mon propre quartier : ils finiront par interdire la mort-aux-rats, et aménageront leurs maisons à grand frais pour que jamais aucun rat n’y pénètre, sauf en les traversant par un tunnel fermé spécialement aménagé, et qui les fera se sentir si généreux ! Et s’il faut dégager les sorties de leur tunnel à rats privé, il se feront une joie d’expulser des familles entières : ils défendent l’opprimé du moment, alors ils ne peuvent qu’avoir raison !

Je n’avais jamais vu autant de rigidité morale cohabiter avec une telle hypocrisie. Je crois que cela vient de leur manière de, sans arrêt, changer d’angle de vue : rien n’est stable, alors même si les principes le sont, comme ils ne sont jamais appliqués depuis le même point, ni selon le même angle, ni dans la même direction, c’est comme si tout changeait chaque jour. Un courant d’opinion, et en quelques jours la victime sacrée devient bourreau.

Et, sous cette roue infinie qui broie et bâtit sans fin, de pauvres êtres, pas assez vifs pour suivre le rythme, et destinés à donner leur sang pour huiler les rouages de cette machine à labourer les hommes pour, sans cesse, éradiquer leur passé, extirper leurs préjugés, et bâtir un monde nouveau…

Je n’ai juste plus la force.

S’il te plaît.

S’il vous plaît.

Lettre sur une intervention libératrice

Mille excuses pour ce long moment passé sans t’écrire : c’est que je viens tout juste de rentrer à Babel – d’un voyage dont, et encore une fois je te demande pardon, je ne t’ai même pas encore parlé.

Tu comprendras que, après la mésaventure à laquelle m’avait mené certaines envies, j’eus soudain une envie d’un tout autre genre : une puissante envie de fuite, au point de bien vouloir accepter d’aller n’importe où, pourvu que ce fût loin de cette Ville, et de ses labyrinthe de normes invisibles, d’arrière-pensées et de contrats.

Quelques jours après ma soirée si vite dégrisée, et alors que je bouillonnais d’un sourd besoin de relâche qui mijotait au feu de mon souvenir cuisant, je tombai en me rendant au travail sur une affiche annonçant un recrutement d’interprètes pour une mission extérieure : il s’agissait, dans le cadre de la reconstruction d’un pays récemment libéré par Babel de la tyrannie, d’aider à la pédagogie en direction des populations locales – populations locales dont je parlais la langue.

Je m’envolais dès le lendemain, à bord d’un aéronef qui charriait toute une nuée de mes semblables, et dont la soute regorgeait de dépliants éducatifs et de rations alimentaires – je n’ai guère saisi s’ils étaient destinés à nos troupes ou aux populations.

Boudeur, je n’imitai pas mes camarades qui, tous, sans même y penser vraiment, jetèrent un dernier regard à leur Ville bien-aimée lorsqu’elle disparut à l’horizon – et je retins un sarcasme qui me brûlais la langue, sur le passéisme poussiéreux de ce romantisme du départ : on se serait cru en plein monde d’hier.

Certains parmi nous étant en route pour leur seconde mission dans le même pays, nous profitâmes de la dizaine d’heures de vol pour exploiter leur connaissance des populations auxquelles nous aurions la charge de traduire et de transmettre les bonnes pratiques nécessaires à la – progressive – mise en place d’une société avancée. Ils nous en parlèrent à vrai dire fort peu, se concentrant bien plutôt sur de vibrants récits de l’intervention. De par l’universalité de ses valeurs, Babel se devait de les offrir à tous, sans considérations d’origines, de cultures ou de religions – origines, cultures et religions vouées de toute façon à disparaître, à terme, dans la chaleur de son creuset, au profit de l’humanité réunifiée. C’était au titre de ce devoir qu’elle avait lancée l’intervention à laquelle je devais désormais collaborer et, en particulier, suite aux crimes particulièrement sanglants du dictateur de ce pays lointain, qui s’était distingué par son horreur dans le magma de violences et de souffrances que représente encore, malheureusement, le reste du monde ; car, si la Ville se devait d’améliorer une humanité encore largement égarée en la guidant avant tout par l’éclat de son exemple, il lui était parfois impossible de ne pas intervenir directement, lorsque les forces de l’arriération atteignait le seuil de la barbarie, plongeant des innocents dans une souffrance que nul ne pouvait accepter, s’il était en mesure de l’éviter – or, Babel l’était.

Dans une attaque aérienne parfaitement exécutée, les forces pacificatrices de la Ville avaient décapité en quelques jours l’Etat sanguinaire qui martyrisait sa population : ses infrastructures avaient été annihilées sous les bombes, afin de convaincre l’ensemble de la population de la nocivité du régime ; puis, après que les troupes au sol eurent obtenu la reddition des forces armées criminelles, celles-ci avaient été épurées de leurs cadres, tout comme l’ensemble des administrations. Seule une table rase radicale permettrait en effet d’arracher le pays à la barbarie, et de lui faire rattraper au plus vite son lourd retard en appliquant sans frein les préceptes issus de l’expérience babélienne – car, si Babel elle-même n’est pas au bout du progrès, elle est cependant bien assez avancée pour être en mesure de faire gagner à d’autres sociétés plusieurs décennies, si ce n’est plusieurs siècles, d’une évolution coûteuse, hasardeuse, et souvent douloureuse.

Je me souviendrai à jamais de cette baie que nous survolâmes au point du jour. Le soleil se levait à peine dans notre dos et, partout, s’étendait une eau d’ardoise ; devant nous, une longue traînée d’or ouvrait la route en tranchant jusqu’à la rive, telle une voie royale, les flots encore pétrifiés par la nuit. Nous devinions au loin un arc de sable blanc surmonté d’une écharpe de brume ; et, au-dessus de ce bandeau de nuées, nous voyions, éclatante, scintiller une couronne de grenat : c’était les montagnes qui, dépassant les nuages, laissaient teinter leur neige au rayon écarlate du soleil naissant. La crique s’étendait sur toute la moitié gauche de notre champ de vision, s’arrêtant légèrement à droite : elle s’évanouissait alors dans les flots en une longue jetée invisible d’aussi loin, mais révélée par une mêlée d’écumes que soulevaient les vagues en se ruant et se fracassant de part et d’autre de ce cap aigu, par-dessus lequel elles s’agrippaient furieusement de leurs longs bras iodés ; et ce ballet féroce, que scandait le ressac, faisait chatoyer le souffle enfantin du soleil, parsemant l’horizon d’arcs-en-ciel éphémères qui étaient comme les étendards des deux armées d’eau et de sel, luttant pied-à-pied pour une crête. A mesure de notre approche, la brume s’estompait, ou bien notre vue la perçait peu à peu ; et se découvrait au-delà des plages une jungle, massive, taiseuse, plus brune que verte sous l’œil encore sombre du soleil immergé.

Seul le murmure des flots perçait notre silence.

Puis le vent se leva, comme si nous l’apportions, et poussa dans les pales de l’aéronef de longues plaintes graves ; puis le soleil lui aussi se leva, comme s’il nous attendait, se hissant complètement hors de l’eau : et nous vîmes.

A flanc de montagne, perchée entre la jungle et les neiges éternelles, une ville carbonisée.

Tel l’idiot que je suis, j’empoignai mes jumelles.

C’était une ville de garnison, ainsi que le trahissait sur la gauche la silhouette d’un fort éventré, et de nombreuses ruines de bâtiments dont on devinait qu’ils étaient organisés autour d’une cour carrée ; une ville donc pleine de soutiens du régime, d’éléments conservateurs attachés à l’ordre dictatorial : incarnation de cet Etat tyrannique que Babel se devait d’éradiquer afin de pouvoir libérer la société qu’il opprimait.

J’appris plus tard que trois heures avaient suffi à faire de cette ville un souvenir, dont ne témoignait plus que cette bande d’obsidienne labourée, parsemée de poutres de fer et de ruines écharpées.

Dans un bon récit dramatique, tel que ceux des invasions et des mises à sac dont grouille le monde d’hier, je t’aurais alors raconté avoir vu un cadavre, idéalement d’enfant : mais je jure n’avoir vu aucun cadavre joncher les rues encombrées de cendre. Ni horreur ni sang : rien que des gravats, et une absence obsédante.

D’une manière ou d’une autre, on aura fait évacuer la ville avant de la raser.

Deuxième lettre sur l’inclusion des vulnérables

[à l’intention du lecteur : cette lettre s’inscrit à la suite de notre « Première lettre sur l’inclusion des vulnérables », dont nous recommandons la lecture en amont de celle-ci – même si cette lecture n’est pas strictement nécessaire à la compréhension de la présente lettre]

Madame la ministre, Mesdames et Messieurs les administrateurs ministériels,

Je rappellerai tout d’abord brièvement mon ordre de mission: évaluer l’efficience de la gestion des vulnérabilités personnelles dans le système économique babélien – par « vulnérabilité », est entendue toute expérience engendrant, au moins dans un premier temps, une perte de sécurité pour l’individu : maladie, handicap, vieillesse ; mais aussi : addictions, chômage, illettrisme ; ou encore : deuil, séparation sentimentale, départ d’un enfant.

Cet ordre de mission s’inscrit dans le plan de productivité interministériel pluriannuel visant à réduire la capacité productive inemployée pour, à terme, être en mesure de faire travailler l’intégralité de la population non infantile.

Dans un premier rapport, je m’étais attaché aux vulnérabilités lourdes : maladie, handicap et vieillissement. La présente lettre se veut l’introduction de mon second rapport, que vous trouverez ci-joint, et qui s’attache quant à lui aux vulnérabilités dites moyennes : chômage et addictions. Je me permets de rappeler que cette typologie artificielle a surtout valeur de structuration de l’enquête : comme l’a démontré Babel, la vulnérabilité est en effet un continuum.

Dans le cas des vulnérabilités moyennes, la solution a tenu essentiellement à une redéfinition de la perception sociale des individus en étant victimes, redéfinition qui a permis une réorganisation organisationnelle qui n’a pas nécessité d’innovation technique réelle. Cette redéfinition est passée par un travail collectif de déconstruction réflexive des stigmates sociaux imposés aux individus touchés par ces vulnérabilités et empêchant leur inclusion adéquate au système économique babélien.

Je traiterai dans un premier temps du cas des individus frappés par ce que nous appellerions « chômage », et dans un second temps de celui des victimes d’addictions.

* * *

Au sens précis, notre première catégorie de vulnérables moyens regroupe les individus ayant perdu un accès suffisamment régulier à des contrats de travail pour leur permettre de se nourrir, vêtir et, surtout, loger aisément. 

Le système économique babélien étant hautement efficient, et contrairement au cas du chômage structurel de pays moins avancés, le problème relève ici non pas d’un nombre insuffisant d’emplois, mais d’une inadéquation de la main-d’œuvre aux nécessités économiques. Ainsi, la principale cause actuelle d’entrée dans une « situation d’inaccès récurrent à l’emploi » est (d’après les statistiques officielles compilées à partir des données communiquées par les plus grandes guildes) l’illettrisme : en effet, le processus actuel de développement massif de l’usage de machines automates dans l’industrie et la culture en serre réduit fortement les emplois manufacturiers et agricoles, et nécessite ainsi un déplacement rapide de la main-d’œuvre vers les services : or, dans le secteur tertiaire, il est moins souvent possible d’employer des personnes non alphabétisées (et, par ailleurs, l’automatisation de l’industrie et de la culture en serre entraîne une hausse de la nécessité d’alphabétisation des travailleurs de ces secteurs). Il convient de noter que ce déficit des compétences nécessaires ne se limite pas à l’illettrisme : ce dernier n’est que l’inadéquation de compétences la plus répandue dans l’état présent du système économique (les autres causes d’absence ou de manque de compétences efficientes sont détaillées dans mon rapport).

La catégorie dont il est ici question et que que nous nommerions celle des « chômeurs » doit donc être entendue comme regroupant les individus dépourvus de compétences efficientes dans l’état actuel du système économique – ou, du moins, ceux dont l’efficience agrégée des compétences n’est pas suffisante.

Or, un travail réflexif a permis aux cabinets conseillant le système de gouvernance de mettre en évidence le fait que cette inadéquation correspond à une absence de lien unissant une capacité individuelle à un besoin collectif : elle peut donc être vue comme une liberté. L’incompétence devient ainsi une opportunité, en ce qu’elle offre aux individus une extrême mobilité, loin de l’attachement à une activité spécifique que constitue tout ensemble défini de compétences. Une fois ce travail effectué, lui a succédé une lourde campagne de communication déployée au niveau de la Ville entière, et dont la tâche a consisté en la déconstruction du vieux stigmate infligé au « vagabond », au « chômeur », etc. (campagne de communication qui figure d’ailleurs parmi les plus massives de l’histoire de la Ville).

Cette redéfinition cognitive et sa diffusion à l’ensemble de Babel a permis une réorganisation économique profonde de celle-ci, réorganisation dont le principal résultat a été de faire passer notre première catégorie de vulnérables moyens de la situation de facteurs productifs inemployés à celle de vecteurs de changement (rôle social plus utile à l’économie babélienne que celui de simple producteur). En effet, et sans leur interdire de chercher en parallèle à développer des compétences efficientes leur permettant un retour dans le marché du travail courant, ces « chômeurs », en échange d’une garantie de la part du système de gouvernance leur permettant notamment d’être logés, sont désormais inscrits dans de puissantes plateformes qui, à l’échelle de chaque quartier voire de plusieurs, permet à tout un chacun d’embaucher un individu pour une activité limitée, y compris réduite à une heure de travail où à une simple livraison ; dans la totalité des cas, il s’agit de tâches trop simples pour justifier l’intervention d’un travailleur « classique », qui serait bien trop coûteux.

De lourde masse inertielle, les individus en question deviennent ainsi une sorte de réserve mobile de main-d’œuvre fluide, employable presque instantanément et pour un large éventail de services. Ainsi, dans le domaine de la livraison, leur apport a permis de mettre fin à l’emploi de livreurs attitrés, trop souvent inoccupés : la livraison est désormais une tâches effectuées parmi d’autres, la main-d’œuvre enregistrée sur ces plateformes y étant ainsi intégrée lors des pics d’activité, pour être ensuite redéployée vers d’autre tâches aux moments de la journée où la demande moins forte dans ce secteur.

Cette nouvelle forme de services, et la redéfinition cognitive qui l’a rendu possible, nous enseignent ainsi que, si elle augmente l’efficience de l’individu, la qualification limite également ses possibilités en l’orientant vers un type de tâches prédéfini, rigidifiant ainsi le marché du travail : un individu sans compétences définies est infiniment plus libre, adaptable, agile. Ainsi, il semble pertinent d’examiner l’hypothèse selon laquelle il serait judicieux que notre prochain plan de productivité interministériel pluriannuel intègre l’objectif du maintien d’une main-d’œuvre non qualifiée, et donc pilotable avec finesse et fluidité. Cette redéfinition sociale du rôle du dit « incompétent » permet en effet bien plus que d’éviter l’inactivité d’une partie de la population non infantile : elle permet d’en faire un facteur majeur de fluidité, d’optimisation et de diversification économique.

* * *

Une démarche analogue fut conduite au sujet des individus qui, souffrant d’addictions (à des stupéfiants ou au jeu, au sexe, etc.) sans que celles-ci n’aient affecté leur santé au point de les faire passer dans la catégorie des vulnérables lourds, devaient jusque-là subir un stigmate social qui, en leur attribuant a priori une inutilité sociale et économique, les condamnait à cette même inutilité (à leur préjudice comme à celui de la société).

Une mission fut là aussi diligentée afin de transformer ce stigmate en opportunité, de faire une force de cette différence ; en l’espèce, le moyen trouvé a été de créer une synergie entre guérison personnelle et utilité sociale. Ce processus étant bien moins avancé que le précédent et encore non systématisé, nous nous contenterons de présenter ici le plus répandu de ces dispositifs, mais surtout d’insister sur le principe directeur des expérimentations en cours (détaillées avec leur état d’avancement dans le rapport ci-joint) : la redéfinition du stigmate en opportunité.

Le dispositif abouti prévoit que, sous contrôle médical et psychologique, il soit assigné à un individu souffrant d’addiction mais en voie de guérison un tuteur, qui lui fournira un appui logistique et juridique afin de lui épargner le stress des contraintes matérielles, mais surtout des multiples contrats nécessaires à la vie babélienne (logement, eau, énergie, transport, relations sexuelles voire amicales dans certains quartiers, etc.), ainsi qu’un accompagnement affectif (avec notamment un nombre hebdomadaire minimal d’heures de disponibilité aux conversations intimes). En échange de cette participation bénévole à sa guérison, le patient fournira à son tuteur des services personnels précisément spécifiés et librement négociés, sous la supervision de la structure d’accueil (à laquelle le tuteur se doit par ailleurs de verser une indemnité, pour couvrir les frais de cette supervision). La liberté contractuelle étant une valeur fondamentale de Babel, et sous réserve d’approbation de la part de la supervision médicale et psychologique, tout type de service est possible.

Ce dispositif permet ainsi d’aider à la fois à la guérison et à son financement, mais aussi de rendre accessibles certains services non plus en versant une somme souvent élevée, mais en aidant l’individu qui vous fournira le service en question (à condition d’accepter un engagement de moyen terme au minimum, sauf bien entendu si l’on est disposé à payer les pénalités afférentes). Une extension de cette forme de contrat de tutorat est d’ailleurs envisagée vers d’autre publics, par exemple des immigrants récents ayant besoin d’une période d’adaptation (ainsi que d’un logement) en attendant d’avoir assuré leur autonomie.

* * *

Comme dans le cas des vulnérables lourds, en plus de l’augmentation de leur bonheur (ici avant tout par la déconstruction du stigmate) et de leur participation au tissu économique (ici, dans le secteur tertiaire), l’inclusion des vulnérables moyens a permis le démantèlement des systèmes d’indemnités créés dans certains quartiers (systèmes bien moins nombreux et importants que dans le cadre des vulnérables lourds, mais non négligeables).

La spécificité de l’inclusion des vulnérables moyens tient d’une part à la principale méthode utilisée (une redéfinition des perceptions à leur égard), d’autre part à ses effets économiques secondaires, dont l’ampleur a peut-être dépassé celle de l’effet principal recherché : d’une part la fluidification de l’économie permise par la constitution d’une réserve de main-d’œuvre mobile a profondément redéfini les rapports économiques, notamment dans la sphère des services ; d’autre part la nouvelle forme de contrat de tutorat « aide à la guérison contre services » a permis une diffusion de la consommation de services trop coûteux pour être largement consommés via l’achat classique, diffusion couplée à un déchargement des structures médicales et, à terme, sociales (ainsi, en cas d’extension de ce type de contrat de tutorat aux immigrants, les centres d’accueil imposés dans certains quartiers au nom du droit à l’intégration pourront être remplacés par des tuteurs individuels qui, eux, ne constitueront pas un coût collectif).

* * *

Vous trouverez ci-joint le rapport que je viens de vous présenter, intitulé «Inclusion économique des vulnérables moyens, redéfinition cognitive et nouvelles formes contractuelles : le système babélien».

Le prochain vous sera bien adressé à la date prévue, dans trois mois.

Veuillez agréer, Madame la ministre, Mesdames et Messieurs les administrateurs ministériels, l’expression de mon total dévouement.

Economie adoptive, luttes intraoligarchiques et Etats périphériques (seconde partie)

[note pour le lecteur : ce texte est la seconde partie d’une étude dont la première peut être consultée via ce lien]

II) Guerre juridico-informationnelle et conséquences

La grande offensive lancée contre le monopole de la faction bleue sur le marché de l’adoption importée est intéressante à deux titres: elle illustre les modalités des conflits intraoligarchiques babéliens, mais aussi les conséquences démesurées que peuvent entraîner ces conflits sur les alliés extrababéliens des différents réseaux oligarchiques.

Nous présenterons d’abord la préparation de l’offensive puis son déroulement (A), avant de décrire l’effondrement rapide que causa à Ishtar la chute brutale de son économie adoptive (B), puis de revenir sur la manière dont les factions coalisées recomposèrent à leur profit une nouvelle filière d’importation d’enfants étrangers (C).

A) Refonte des perceptions et armement d’un procès

Selon cet art de la guerre intraoligarchique qui prit forme dès lors que Babel fut entrée dans son âge classique, les autres grandes factions coalisées lancèrent leur attaque dans les deux dimensions les plus favorables à l’offensive : l’opinion, et le tribunal.

Dans un premier temps, et d’une manière particulièrement agile qui mériterait sans doute une monographie, la coalition diffusa sur près d’une année, de manière légère mais par une très grande multiplicité de supports, à la fois la croyance en un redressement alimentaire de l’Etat d’Ishtar, et donc en la fin de la mort de masse d’enfants dans cette contrée, et celle en la douceur toute édénique des orphelins issus d’un lointain pays forestier, paré de toutes les idées babéliennes sur l’innocence naturelle de l’humanité – ce pays a reçu des études babéliennes le nom de Pardès, son nom originel étant lui aussi perdu.

En parallèle de cette préparation cognitive de la réorganisation du secteur de l’adoption importée, fut montée l’offensive juridique dont notre «  Lettre sur le fait accompli  » rappelle le souvenir1. Les factions coalisées retournèrent à leur profit les natifs d’Ishtar vivants à Babel «  en propre  », c’est-à-dire ayant immigré sans avoir été adopté – les orphelins adoptés ayant pour leur part tendance à s’agréger plutôt à la communauté de leur famille d’accueil, en général issue des classes supérieures voire très supérieures, tout en profitant bien entendu de leur aura de rescapé. Ces immigrés ishtarotes autonomes avaient, assez curieusement, exploité la renommée de leur petit pays pour, à partir des récits un peu fantasmés diffusés par la faction bleue, se forger une réputation d’occultistes de salon – la pratique ludique de rites dits traditionnels ayant toujours été une des façons, pour les classes les plus élevées, de pratiquer cette «  consommation ostentatoire  » dont parlait Thorstein Veblen, ou encore cette «  distinction  » dont parlait Pierre Bourdieu  : il s’agissait de montrer que l’on pouvait se permettre les plus exotiques des excentricités. Les individus en question, déjà installés, avaient tout intérêt à voir stopper l’afflux en provenance de leur contrée, afin de garantir leur rareté et, partant, la cherté de leurs services  ; de plus, ils obtinrent en échange de leur concours la préservation par la contre-campagne médiatique visant Ishtar de la réputation de ce pays en matière de science occulte : seule la perception de sa situation alimentaire serait reformatée ; enfin, et surtout, ils n’avaient nullement les moyens d’empêcher pareille opération et, dans ces cas-là, la stricte rationalité commande de participer afin d’obtenir quelque chose de l’inévitable.

C’est donc ainsi qu’eut lieu le procès relaté dans la lettre que nous avons publiée, lancé au moyen d’un citoyen d’Ishtar se plaignant d’avoir vu son enfant adopté sans son consentement – adoption et plainte arrangées, bien évidemment – et conduit en apparence par les Ishtarotes immigrés ; procès dont l’arrêt final posa comme condition à toute adoption la preuve du caractère d’orphelin de l’enfant adopté : plus de 80% des enfants importés depuis Ishtar n’étant pas orphelins, c’était signer la fin de l’adoption importée de masse. L’image du pays dans l’opinion babélienne ayant de plus été reconfigurée, il n’était pas non plus possible de passer à une adoption de luxe, plus réduite, mais mieux rétribuée, et donc toujours rentable. La faction bleue eut l’intelligence de le comprendre immédiatement, et de cesser du jour au lendemain la commande de tout nouvel adopté ; elle comptait sur la déstabilisation profonde de l’État d’Ishtar pour réduire les risques de procès de sa part devant les tribunaux babéliens pour la rupture brutale des contrats de long terme qu’elles avaient signés, et qui fixaient pour dix années un flux d’enfants minimum garanti de part et d’autre.

B) Conséquences sur place  : explosion démographique

Or, du fait de la colossale asymétrie avec Babel, l’économie d’Ishtar s’était rapidement structurée autour de l’élevage et de l’exportation d’enfants vers la Ville Universelle. L’État avait pris un rôle moteur en mettant en place des centres dédiés, et en y rétribuant un nombre important d’hommes et surtout de femmes pour générer un maximum d’enfants à envoyer ensuite à Babel : au moment de la rupture, on estime à plus de 30 000 les femmes employées dans ces établissements d’État et vouées exclusivement à la reproduction pour l’exportation. La fin des contrats avec Babel jeta évidemment ces femmes, ainsi que le millier d’hommes chargés de les féconder, dans la misère ; mais, surtout, elle priva Ishtar d’un afflux massif de la si précieuse devise babélienne.

Or, selon la célèbre mécanique du syndrome hollandais2, l’afflux de devises par le secteur de l’adoption avait, peu à peu, détruit l’économie de production d’Ishtar, le réduisant à la dépendance dans de nombreux domaines vitaux – et, notamment, dans l’alimentation. Aussi, l’ironie tragique de cette affaire est que la fin de la réputation d’Ishtar comme pays de la famine eut lieu au moment même où, l’argent n’étant plus là pour importer des denrées, le tiers de sa population périt de faim en quelques années – le temps pour une agriculture vivrière de se reconstituer, et pour la population de revenir à ses niveaux d’avant l’essor. L’excédent de population né de la prospérité étant encore jeune au moment de l’effondrement, les morts furent en immense majorité des adolescents et des enfants : cruelle ironie, ici aussi.

Au cours des troubles civils occasionnés par la famille, l’élite traditionnelle, complètement prise de court par les événements, finirait piégée dans sa capitale, et massacrée en quasi intégralité – dénouement qui, retirant leurs anciens alliés susceptibles de les attaquer devant les tribunaux, ouvrit la voie à une intervention humanitaire financée et menée par les membres de la faction bleue, qui en profiteraient pour prendre le contrôle presque direct du pays et en faire, à terme, un des greniers à blé de Babel.

C) Second temps  : retournement de l’interdiction et filière en condominium

Pendant ce temps, à Babel, la seconde phase du plan des factions coalisées contre la bleue fut enclenchée, par le lancement du procès dont la «  Lettre sur le fait accompli  » est le récit vu d’en bas : un couple fut poussé à adopter un enfant non orphelin en provenance du Pardès, et à ouvrir eux-mêmes un procès en demandant une indemnisation de grossesse – chose alors encore jamais vue pour une adoption3.

Il était évident dès son édiction qu’à terme, la limite mise à l’adoption à l’étranger serait levée : il avait fallu la coalition de la majorité des oligarques de la Ville pour l’imposer, et eux-mêmes ne pouvaient pas tenir longtemps sur cette ligne qui contredisait à la fois des principes incontestés et des pratiques répandues. Aussi le retournement ne fut-il qu’une formalité, quand bien même l’aplomb du couple ayant servi de prétexte a pu laisser pantois le rédacteur de la lettre que nous avons publiée : il n’est pas plus fantasque que les prétextes diplomatiques qu’on trouve aux guerres longuement préparées.

Aussi, après que le procès eut autorisé à nouveau – et définitivement – l’adoption d’enfants non orphelins (et y compris contre le consentement des parents, au nom de l’égalité de l’enfant), les factions coalisées organisèrent une guilde commune ayant le monopole de l’importation d’orphelins depuis le Pardès, en gardant ostensiblement hors du marché la seule faction bleue : et la correspondance des grands oligarques membres de cette dernière montre qu’ils comprirent parfaitement de quoi il retournait – ils devaient d’ailleurs commencer à ce moment de discuter l’éventualité de l’abandon de leur monopole sur les interventions extérieures, qui était le vrai nœud du problème.

En conclusion, deux conséquences sur le marché de la filiation de la rupture brutale

Nous signalerons seulement ici deux évolutions issues directement de la fin brutale de l’économie de l’adoption à Ishtar, et qui concernent au premier chef le marché de la filiation.

Premièrement, la grande famine consécutive à l’effondrement de son économie d’État adoptive entraînant une grande émigration hors du pays d’Ishtar, dont une part significative prit la route de Babel – que les Ishtarotes savaient la plus ouverte à tout afflux de main-d’œuvre. Des marchands des bas niveaux organisèrent alors un réseau d’adoption illégale depuis la fraction de la Plaine où s’établirent les moins chanceux, et en direction des quartiers tenus par la plèbe qui, pour des raisons encore non identifiées, était particulièrement désireuse de se fournir en enfants issus d’Ishtar.

Secondement, et une génération à peine après l’avoir transformé en grenier à blé, la faction bleue ferait d’Ishtar un des hauts lieux de la première industrialisation de la location d’utérus, redonnant ainsi pour une vingtaine cinquantaine d’années à ce pays un rôle central dans la vaste économie de la filiation organisée par Babel à l’échelle de la Pangée entière.

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1 La vision portée par cette lettre est celle d’un travailleur du bâtiment qui, bien entendu, n’avait absolument pas accès aux informations lui permettant d’identifier les causes réelles du lancement de ce procès – l’information étant à Babel une des ressources les plus coûteuses, elle fait partie des plus inégalement réparties.

2 Nommée ainsi en référence à la situation dans lequel la découverte de gaz naturel dans la Mer du Nord a placé les Pays-Bas, la «  maladie hollandaise  » désigne le mécanisme par lequel un avantage compétitif fort dans un secteur entraîne un afflux de devises étrangères pour acheter le produit compétitif (ressource naturelle notamment), entraînant ainsi une forte appréciation de la monnaie du pays, et par conséquent une baisse de sa compétitivité et donc la destruction progressive du reste de son économie productive – par baisse des exportations autres que celle du produit particulièrement compétitif puis par hausse des importations.

3 Il faut noter que, évidemment, des adoptions d’enfants non orphelins s’étaient poursuivies durant l’interdiction, mais seulement à titre individuel et pour des foyers particulièrement aisés : mais il n’y a avait plus de filière formellement organisée et de grande ampleur.

Economie adoptive, luttes intraoligarchiques et Etats périphériques (première partie)

Cette courte étude a pour objet de montrer, au travers de l’exemple de l’économie de la filiation – et, plus précisément, de l’économie de l’adoption – comment s’articulaient les relations économiques extérieures de Babel avec la compétition oligarchique en son sein. Plus précisément, il s’agit de décrire comment, au vu de l’abyssale asymétrie économique et militaire, de petits pays se sont retrouvés réduits à l’état de pions, et ce non pas dans le cadre de conflits entre grandes puissances mondiales, mais dans celui d’affrontements internes à la seule et unique puissance de l’époque.

La première partie de notre étude décrira la mise en place d’une relation exclusive entre une faction oligarchique babélienne et un Etat périphérique, relation qui par ailleurs accouchera – sans mauvais jeu de mots – de la première filière internationale de masse dans l’histoire du marché de la filiation. Dans notre seconde partie, nous nous pencherons sur la destruction de cette filière par l’ensemble des autres factions oligarchiques, ainsi que sur ses conséquences et ses suites – à Babel et ailleurs.

I )Montée de la faction bleue et création concertée d’un flux d’enfants adoptés

Après avoir décrit la montée de la « faction bleue » (A), nous nous intéresserons à la mise en place par cette dernière de l’économie adoptive dans l’Etat d’Ishtar (B), puis à la croissance forte que connurent très vite les exportations d’enfants de ce pays vers Babel (C).

A) La faction bleue

Le terme de « faction bleue », comme tout nom de « faction », est un outil intellectuel créé dans le cadre de l’étude des rapports de pouvoir à Babel. Cette dernière est en effet gouvernée bien moins par des territoires que par des réseaux : or, tout comme une ville peut se situer à la fois sur le réseau ferroviaire et le réseau routier – et, dans le cadre de ce second réseau, sur les réseaux autoroutier et routier stricto sensu –, un individu ou un groupe peut tout à fait être intégré sans plusieurs réseaux, et c’est même le cas dans l’immense majorité des cas – et c’est d’autant plus le cas, en moyenne, si cet individu a une position sociale élevée.

Le terme de «  factions  » sert à distinguer et à désigner les grands réseaux oligarchiques de pouvoir dont il est possible, sans approximation excessive, de dire qu’ils gouvernent effectivement la ville de Babel, notamment via la tentaculaire table de négociation qu’est le système de gouvernance – qui est comme un réseau connectant ces factions afin de leur permettre, autant que possible, de s’accorder.

La faction bleue est un de ces groupes les mieux étudiés. Elle se forme aux débuts de l’âge classique de Babel – c’est-à-dire après la mise en place et la solidification de l’architecture urbaine, économique et institutionnelle de la Ville –, à la faveur des premières interventions extérieures. Cette faction a en effet pour cœur l’alliance de réseaux rattachés à l’économie militaire (industries d’armement, écoles militaires), économie qui est alors expansion fulgurante du fait de l’adoption par Babel de la doctrine de l’intervention humanitaire1, et d’autres acteurs qui ont choisi de réorienter leur activité afin de profiter des opportunités offertes par l’adoption de cette doctrine : des guildes de construction bien entendu, mais aussi des cabinets d’avocats qui se spécialisèrent alors dans le droit humanitaire (avec notamment des procès intentés par des éléments issus de populations étrangères afin de forcer Babel à lancer une intervention, procès qui assurèrent à la faction bleue de nombreuses interventions et donc de nombreux marchés), des instituts d’analyse qui développèrent tout un savoir opératif de «  construction de la paix  », des agences de communication chargées de défendre l’image de telle ou telle intervention, etc.

Il va sans dire qu’un réseau de cette taille et de cette puissance disposait d’agents dans l’ensemble des secteurs économiques de la Ville ; mais sa cohérence, c’est-à-dire le faisceau d’intérêts autour duquel se groupaient les grands acteurs qui le structuraient, tenait à cette économie générée par les interventions militaires humanitaires.

B) Excédent démographique et avantage comparatif d’image

Alors que la faction bleue était déjà bien structurée et installée dans les sommets de la Ville, il y avait un petit État continental – nommé Ishtar par les historiens, mais dont on ignore le nom originel – qui connaissait une natalité galopante, au point de le maintenir presque constamment au seuil de la révolte, sinon de la guerre civile. Un agent peu connu – soit un officier, soit un prospecteur commercial – rattaché à la faction bleue et présent dans le cadre d’une intervention dans un pays limitrophe d’Ishtar, eu alors l’idée de monter une petite agence d’adoption étrangère – si les problèmes de natalité étaient encore faibles, ils préoccupaient déjà beaucoup, notamment dans les classes les plus supérieures.

L’affaire prit rapidement de l’ampleur, et l’agent en question eut alors l’intelligence de tirer parti d’un réseau personnel de connaissances visiblement étendu pour monter, à crédit, une vaste campagne médiatique : par nombre de productions culturelles et de reportages, il implanta dans les plus hauts quartiers la connaissance de ce petit pays, et y associa l’image d’enfants pauvres et adorables, mourant du manque de nourriture et d’amour. Il avait de plus négocié une exclusivité avec les autorités locales, moyennant des largesses bien entendu, mais aussi l’assurance d’une exportation minimale d’enfants hors de l’État surpeuplé d’Ishtar. Son succès rapide le força rapidement à admettre à son capital nombre d’individus clés de la faction bleue, non sans s’assurer ainsi la richesse à vie.

Et, en cinq années à peine, la faction bleue organisa un flux d’environ 10 000 enfants/an.

C) Le poids croissant de l’économie de l’adoption

Dix ans après que ce niveau de 10 000 enfants importés chaque année eut été atteint, la situation de la faction bleue et l’importance du marché de l’adoption avaient toutes deux subis d’importantes mutations.

Désormais la plus puissante de la Ville, la faction bleue avait vu se concentrer contre elles l’attention de ses rivales – comme souvent en régime oligarchique dès qu’une tête dépasse trop. En particulier, une guerre normative avait commencé de se mener contre les interventions humanitaires – elle ne prendrait fin qu’un demi-siècle plus tard, lorsque la faction bleue finirait par accepter de soumettre ce marché aux mécanismes de répartition et de négociation dans le cadre du système de gouvernance.

Par ailleurs, le marché de l’adoption s’était encore étendu, du fait de la diffusion constante des modes de vie des classes les plus avancées à d’autres (un peu) moins bien loties – et, partant, plus nombreuses. De manière générale, le marché de la filiation fut l’un des plus disputés de l’histoire de la Ville, du fait de sa constante et importante progression d’une part, et de la grande et croissante variété des offres disponibles. On estime que, à l’époque du déclenchement de l’offensive contre la filière d’adoption montée par la faction bleue (dont traitera notre seconde partie), plus de 20 000 enfants étaient importés chaque année à Babel pour être adoptés ; 45% des foyers du Paradis, 25% de ceux de la Ville Haute et 5 à 10% de ceux des dix niveaux supérieurs de la Ville Basse comptaient au moins un enfant adopté2. Du point de vue économique, on estime que la valeur du secteur de l’adoption importée était du même ordre de grandeur que ce que peut représenter celui du luxe dans notre économie.

Or ce marché avait évolué au-delà même des attentes des meneurs de la faction bleue, entraînant une disproportion entre son importance et son niveau de sécurisation : il serait assez logiquement choisi comme point d’attaque privilégié sur cette faction en passe de devenir trop puissante

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1 Pour la description d’une de ces interventions, voir notre Lettre sur une intervention libératrice.

2 Pour une explication rapide de l’organisation socio-spatiale de la Ville, voir notre Courte introduction à la civilisation babélienne ; pour une plongée plus longue, nous nous permettrons de renvoyer au livre que nous avons publié.

Présentation de nos études

Assez rapidement après la publication de nos premières lettres babéliennes, plusieurs voix se sont élevées parmi notre équipe en faveur de la diffusion non seulement de documents originaux, mais aussi d’études, rédigées par nos historiens à la destination du large public qu’entend toucher notre projet.

La volonté d’échapper au cadre universitaire étant un des fondements de notre équipe, l’opposition à ce nouveau type de publication fut d’abord majoritaire mais, pour des raisons diverses, la majeure partie de notre équipe a fini par être acquise à l’idée d’un élargissement de notre spectre.

Nous nous sommes donc mis d’accord sur la publication, en sus de documents issus de Babel, de versions remaniées d’articles scientifiques publiés par nos membres dans les revues d’histoire babélienne – Annales babéliennes¸ Bulletin de la société internationale d’études babéliennes, Hérodote babélien, Revue d’historie pangéenne, etc. L’objectif est de fournir à nos lecteurs de courts éclairages savants sur Babel, avec pour but secondaire de les introduire à la diversité des écoles historiques qui s’attachent à l’étude de la Ville universelle.

Ces textes universitaires seront, bien entendu, assez lourdement remaniés : raccourcis, mais surtout débarrassés d’une grande part de leurs discussions documentaires, méthodologiques et théoriques, ainsi que de la quasi-totalité de leurs notes de bas de page – nous nous contenterons notamment de citer les sources uniquement lorsqu’il s’agit de documents que nos lecteurs peuvent consulter via notre projet.

Tout comme pour nos documents babéliens – en l’espèce et pour l’instant, nos lettres babéliennes –, il est fort possible et même probable que nombre de mécanismes, de situations, d’épisodes rappellent à nos lecteurs des éléments de notre histoire récente, voire de notre actualité. Nous le répétons ici : notre projet est justement né du constat que Babel peut, davantage peut-être que toute autre civilisation passée, nous aider à comprendre notre monde – nous en sommes mêmes venus, entre nous, à plaisanter de ce que Babel n’aurait jamais existé, et ne serait que le fruit de notre imagination, sécrété afin de mettre au jour les grandes tendances de notre temps, par-delà le voile diffus qu’interposent entre lui et nous le brouillard des évènements, la présence persistante d’héritages divergents, ainsi que l’éternel aveuglement de l’homme à ce qui se déroule précisément sous son nez.

Si ces études ne permettront pas une même sympathie avec ces êtres disparus il y a des milliers de milliers d’années que les lettres écrites de leur main, elles donneront cependant – du moins nous l’espérons – une vision à la fois plus globale et mieux articulée, assortie de grilles de lectures que nous essaierons de varier ; ainsi s’agit-il de donner à nos lecteurs une idée plus structurée mais toujours plurielle de la civilisation babélienne.

Enfin, nous tâcherons, autant que faire se peut, de diffuser en priorité des études dont au moins un de nos documents publiés a servi de source, et, symétriquement, de privilégier à l’avenir la publication de documents cités dans nos études ; les uns renvoyant aux autres, il sera ainsi possible à nos lecteurs, une fois nos archives étoffées, de naviguer entre une étude et ses différentes sources, ou peut-être entre certaines sources particulièrement riches et les différentes interprétations qu’en font plusieurs études.