Lettre sur une forme nouvelle d’amour maternel

Ma chère petite,

Il s’en passe des choses ici, de plus en plus vite, si vite qu’à vrai dire je n’y comprends plus grand-chose, et ne sais plus bien quoi penser.

Je te l’ai sûrement déjà raconté, mais il y a ici toute une ribambelle de techniques pour féconder (ou être fécondée) sans avoir besoin de faire la bête à deux dos. Ces techniques sont déjà anciennes et, petit à petit, on a autorisé les croisements et les transactions les plus étranges, avec des femmes qui portent l’enfant d’une autre, ou bien des hommes spécialisés dans la vente de leurs « graines », ni plus ni moins.

Tu n’imagines pas les dimensions que ça a pris. Quand je suis arrivée c’était encore assez cher, donc presque inconnu dans mon quartier. Je me rappelle très bien les jalousies qu’il y a eues lorsque la voisine a embauché une jeune fille d’un quartier inférieur pour porter son enfant (tu sais, celui qui m’aide de temps en temps). Cela lui permettait de ne pas avoir à arrêter de travailler mais, surtout, je pense que de se payer un nouveau confort, ce sera toujours une manière pour nous de faire la roue devant les autres : alors elle a fait la roue en échappant aux nausées, au gros ventre et à l’accouchement.

C’est dur à expliquer, mais ici, avoir des enfants, ça n’a rien à voir avec ce que c’est chez vous. Ce n’est pas un évènement normal de la vie, une chose naturelle, inévitable et évidente, une chose qui arrive, tout simplement. Ici c’est un choix compliqué, un gros calcul avec des dizaines d’éléments à prendre en compte, et ensuite, souvent, des tonnes de rendez-vous médicaux, et aussi beaucoup de cachets à prendre parce que, sauf dans les quartiers les plus élevés, on passe quand même un certain temps à respirer et à avaler des saletés, donc forcément tout ne fonctionne pas comme prévu.

Au fond, ce n’est même pas qu’ils ne veulent pas d’enfants, c’est que ça leur est égal. Pas parce que c’est normal de ne pas en avoir (ici plus rien n’est normal), mais parce que ce n’est pas différent du reste : avoir un enfant, acheter un appartement ou faire un beau voyage, c’est égal.

Mais je te fais perdre ton temps, et après tout qu’est-ce que j’en sais, moi, de ce que c’est d’avoir des enfants…

Ce n’est pas à ce sujet que je voulais t’écrire, mais seulement pour te raconter l’autorisation d’un de ces croisements que rendent possibles toutes ces techniques et qui, juste parce qu’ils sont devenus possibles, finissent tous, un jour ou l’autre, par abattre les frontières morales qui les interdisaient.

Et là, ce qui secoue Babel dans un nouveau frisson de liberté et de provocation, c’est l’histoire d’une mère qui, puisque son fils est mort et que sa belle-fille refuse de se faire féconder par les « graines » du mort que l’on a congelées (oui, on peut aussi faire ça), a décidé qu’elle se fera elle-même féconder par son enfant, pour le sauver de la disparition totale.

Oui, une mère va être enceinte de son propre fils.

Et le plus fou, c’est qu’elle n’aura même pas besoin de procès pour cela (alors qu’à Babel on adore ça !), parce que, figure-toi qu’ici, il est absolument clair pour absolument tout le monde que cette mère a le droit d’être enceinte de son fils. C’est la simple logique, puisque ici, tu n’as jamais le droit d’interdire quelque chose qui n’enlève de droit à personne. Cela n’a rien à voir, mais pour te donner une idée, il y a un vieux procès que l’on prend toujours comme exemple de cette règle : sur un chantier déjà commencé, le patron avait du mal à recruter, et a donc augmenté petit à petit, pendant une même journée, les salaires qu’il offrait à ceux qui acceptaient de travailler pour lui. Donc, à la fin, les ouvriers qui avaient été embauchés les premiers, et qui donc avaient le plus travaillé, ont été les moins payés. Ils ont bien sûr porté plainte, mais n’ont pas gagné leur procès : et la justification du tribunal a été que les meilleurs contrats que les ouvriers arrivés après eux avaient signé n’avaient rien enlevé à leurs propres contrats qui n’avaient absolument pas changé, et que donc rien n’avait été retiré de ce à quoi ils avaient droit. Seul cela comptait : puisque ils n’avaient perdu aucun droit, ils n’avaient subi aucune injustice.

Pour la mère, c’est la même logique : si elle est enceinte de son propre fils, cela n’enlève rien à personne, donc c’est impossible de l’interdire. Je pense qu’on aurait pu dire qu’elle volait un peu les « graines » à la compagne de son fils, mais puisque de toutes les manières celle-ci a refusé de s’en servir, la mère n’enlève vraiment rien à personne.

Je ne sais pas bien quoi penser.

Bien sûr, cela me dégoûte. Mais j’ai entendu une émission où un expert expliquait que le préjugé contre l’inceste vient des maladies que donnait la consanguinité. Et, comme Babel a trouvé le moyen d’empêcher ces maladies en injectant je ne sais quoi au bébé pendant qu’il est encore dans le ventre de sa mère, ce vieux préjugé n’est plus justifié de nos jours, et doit donc disparaître. En général, la famille est un préjugé, qui date de l’époque où il fallait survivre : avec l’abondance de la grande Ville, l’individu n’a plus aucune raison de subir des relations imposées avec certains individus sous prétexte qu’il est leur frère, leur fils, etc.

Et puis c’est vrai que, au fond, peu importe si cela ne plaît pas à certains, du moment que cela ne fait de mal à personne. En tout cas, je ne vois pas comment critiquer cette logique…

Je ne sais plus quoi penser. Si après tout, cette mère veut que son fils ne disparaisse pas complètement…les mères font souvent des folies pour leurs enfants, et on trouve toujours ça beau. Pourquoi ne pas trouver ça beau, là aussi ?

J’aimerais beaucoup savoir ce que tu en penses. Et n’hésite pas à me le dire si tu trouves que je délire complètement…

Je vous embrasse tous fort.

Le quartier de la « République de tous les animaux » (seconde partie)

[note pour le lecteur : ce texte est la seconde partie d’une étude dont la première peut être consultée via ce lien]

II) Une évolution fondée sur deux principes consubstantiels à la société babélienne

Une autre façon d’aborder l’étude de cette « République de tous les animaux » est de la considérer comme une application logique des principes sur lesquels est fondée la société babélienne.

En tout premier lieu, et nous le rappellerons sans le développer tant ce principe est fondamental : toute question s’envisageait à Babel du point de vue du ou des individus qu’elle affectait ou pouvait être amenée à affecter – et exclusivement de ce point de vue.

Une fois rappelé ce principe simple que l’on retrouve pour ainsi dire au cœur de tous les débats babéliens, il faut développer ceux, plus complexes, de la sacralité de la souffrance (A), et de la valeur intrinsèque de toute remise en cause d’une catégorie existante – ici celle de l’homme, entendu comme une catégorie distincte au sein du monde animal (B).

A) La centralité de la souffrance

Le rapport de Babel à la souffrance était plus ambigu qu’il n’y paraît. L’idée selon laquelle c‘était sa capacité de souffrir qui conférait sa dignité à un être disposait en effet, d’après une étrange symétrie, d’une contrepartie selon laquelle la réduction de la souffrance faisait partie des objectifs supérieurs de la société[1].

Réduisons cependant le champ de nos considérations à l’équivalence entre capacité à souffrir et légitimité à recevoir des droits – idée familière aux lecteurs de notre travail, depuis l’un des propos rapportés dans notre livre d’après lequel « toute souffrance est sacrée » au correspondant de la « Lettre sur un défenseur des droits » faisant de la « souffrance qui anoblit » un « grand principe [de Babel] ». Si ce principe d’équivalence n’avait jamais été formulé directement et officiellement avant les réclamations d’extension des droits humains aux « animaux non humains » – du moins, d’après les sources dont nous disposons –, il était indéniablement présent depuis les débuts de l’âge classique babélien : arguer de la souffrance occasionnée par la privation d’un droit encore non reconnu avait toujours compté parmi les arguments les plus efficaces des avocats babéliens dans la conquête des droits nouveaux.

Une remarque subsidiaire s’impose quant à la définition extrêmement large de la souffrance, du fait du relativisme revendiqué de Babel et de sa réticence aux distinctions de catégories : dans les faits, le concept de « souffrance » s’étendait au stress, au mal-être, etc. Les méthodes cognitivo-quantitatives d’évaluation de la souffrance et du mal-être animaux n’étant, à l’époque, pas encore développées, leur mesure était encore entièrement aux mains des vétérinaires, qui ne pouvaient guère fournir qu’une estimation assez grossière et, in fine, binaire, en ce qu’elle se réduisait au constat de la souffrance, sans pouvoir réellement la quantifier – point fondamental sur lequel nous reviendrons.

B) La valeur intrinsèque de toute remise en cause d’une catégorie

Par ailleurs, dans sa volonté affirmée d’éliminer petit à petit l’ensemble des préjugés de ce qu’elle nommait « monde d’hier » dans son vocabulaire, Babel accordait une valeur intrinsèquement positive à toute remise en cause d’une catégorie, définition ou distinction existante ; valeur qui se traduisait notamment par le bénéfice de réputation qu’obtenait celui qui formulait cette remise en cause, ainsi que par l’avantage décisif que cette dernière conférait, le cas échéant, dans le cadre judiciaire.

Si notion de « catégorie » était connotée négativement, elle restait très ambiguë dans la société babélienne. En effet – et pour simplifier – Babel ne cessait de recourir à des catégories pour penser sa population mais, dans le même temps, la société babélienne considérait qu’à terme, plus aucune catégorie ne devrait exister[2]. Les catégories dotées de frontières nettes n’étaient en effet, dans la conception babélienne, que des héritages fautifs du monde d’hier, tandis que la réalité du monde tenait bien plus, d’après elle, du continuum gradué : d’où l’importance des techniques d’évaluation chiffrée.

Aussi est-il tout sauf étonnant qu’un jour, à Babel, l’on ait voulu faire disparaître la catégorie d’humain – tout comme, à terme, on peut imaginer qu’une remise en cause de la catégorie des « animaux » aurait sans doute eu lieu si la civilisation babélienne ne s’était pas effondrée avec de parvenir à ce degré d’avancement.

La forte correspondance entre, d’une part, l’octroi de droits alignés sur les droits humains aux animaux non humains et, d’autre part, les deux principes fondamentaux que nous venons d’exposer, aurait dû amener à la généralisation de cette innovation normative à l’ensemble de la Ville : or, toutes les sources dont nous disposons indiquent que cette innovation cessa de s’étendre au bout de quelques années – ce qui est, certes, une longue durée dans l’échelle du temps babélien – et commença même à refluer au bout d’une décennie environ, pour se cantonner au statut de spécificité de quelques quartiers.

A nos yeux, tout l’intérêt du quartier de la « République de tous les animaux » tient à ce paradoxe, dont nous allons tenter ici une interprétation.

III) Une innovation paradoxale et révélatrice

Malgré un réel essor technique et économique (A) – ainsi que l’apparition d’un nouveau mode de transformation des ressources en pouvoir décrit plus haut[3] –, l’inclusion des « animaux non humains » dans la communauté citoyenne et humaine eut des conséquences de long terme paralysantes pour le droit babélien (B), ce qui explique sans doute la faible diffusion de cette innovation au reste de la Ville.

En effet, assez rapidement, l’octroi de droits humains aux animaux non humains entraîna des effets trop incompatibles avec la logique de la Ville pour permettre une large diffusion de cette innovation : en particulier, en absolutisant la souffrance animale – à l’époque non quantifiable –, elle sapait la liquidité du droit babélien, qui était un des mécanismes les plus nécessaires à la société babélienne.

A) Nouveaux marchés et innovations

Bien au-delà du seul secteur économique directement lié aux services développés autour des différents soins à apporter aux animaux « citoyens », l’extension des droits humains à l’ensemble des animaux entraîna une restructuration profonde de l’ensemble de la production et de la consommation de la « République de tous les animaux ».

En premier lieu, la consommation de chair animale devint immédiatement proscrite[4]. Aussi, toute une grappe d’innovations techniques et toute une économie de substituts nutritifs pour les moins aisés d’une part, et de viandes artificielles pour les classes supérieures d’autre part, virent le jour – sans oublier l’inévitable contrebande d’aliments animaux à destination des oligarques.

Ensuite, afin de faciliter le dialogue avec les animaux non-humains et, ainsi, de mieux défendre les aspirations de ces derniers, de nombreux laboratoires se lancèrent dans la recherche de solutions se basant sur le codage des émotions animales en signaux énergétiques suivis d’un recodage de ces signaux dans un langage intelligible à l’homme. Dans l’état de nos recherches, et malgré le peu de ressources disponibles du fait de la non-diffusion de l’octroi de droit humains aux animaux à un nombre important d’autres quartiers, il semble qu’un prototype de traduction instantanée de pensée entre humain et animal, effectuée au moyen de casques à implants portés par les deux participants, était en cours de finalisation au moment de l’entrée de Babel dans la phase finale de son effondrement.

Enfin, il existait une catégorie d’animaux considérés comme égaux aux humains, mais cependant comme n’étant pas des « citoyens », en ce sens qu’ils cohabitaient avec les humains sans faire société avec eux : il s’agissait notamment des espèces qui se nourrissent de nos restes et déchets sans interagir avec nous, telles que les rongeurs, pigeons, mouches, puces, etc. Le système de gouvernance du quartier fut mis en demeure de leur garantir leur droit à la sécurité – tout comme il y est obligé envers les visiteurs étrangers, sur le statut desquels celui des animaux « non citoyens » fut aligné. Concrètement, la plus importante des tâches de mise en conformité pour le respect de ce droit à la sécurité fut la garantie d’itinéraires urbains sûrs : ponts et tunnels permettant aux rongeurs de traverser les voies sans danger[5], nids et reposoirs pour pigeons, etc., ce qui, là aussi, généra un nouveau marché.

Nous rappellerons que ces évolutions économiques de long terme s’ajoutent aux différents services qui connurent un rapide essor décrits en I) B) (prospecteurs, architectes et dessinateurs d’intérieur spécialisés, animateurs animaliers, vétérinaires).

B) Absolutisation d’une souffrance alors impossible à quantifier

Cependant, et malgré ces secteurs économiques entiers et ces innovations techniques résultant de l’innovation normative dont il est question dans cette étude, cette nouveauté juridique introduisait un frein majeur à l’innovation permanente qui porte la société babélienne : une absolutisation normative.

En effet, l’affirmation explicite de la souffrance animale comme étant un mal à éviter sans le moyen de quantifier ce mal ne permettait pas de procéder à un arbitrage quantitatif normal ; et, le quartier de la « République de tous les animaux » ayant fondé sa spécificité sur cette souffrance impossible à mesurer, ses tribunaux en firent très rapidement un absolu.

La « Lettre sur un pont urbain pour rongeurs stigmatisés » est à ce titre fondamentale pour comprendre l’impasse normative créée par cette innovation. Dans un environnement babélien fonctionnel, l’arbitrage entre les vendeurs de rues et les animaux non citoyens aurait certes inclus des considérations morales, notamment si une campagne de presse avait été lancée en faveur de l’une ou l’autre des deux parties – ou des deux. Cependant, à terme, à force de retournements de l’angle moral en faveur de l’un puis de l’autre camp, l’on en serait arrivé à un arbitrage quantifié, seul à même de mettre fin au perpétuel retournement du discours moral babélien[6].

Or, aucune méthode quantitative n’étant disponible dans le cas dont nous traitons, et au vu du contexte extrêmement favorable aux animaux non humains – marqué par un préjugé positif, autre contradiction avec le mode normal de résolution des conflits à Babel –, il était impossible de réguler correctement des conflits normatifs impliquant les intérêts d’un ou plusieurs animaux non humains, comme le montre l’exemple de la lettre citée, qui raconte comment des intérêts économiques humains furent, littéralement, comptés pour rien, une fois qu’un inconvénient eut été constaté pour un animal non humain. Cet absolu est antinomique à la régulation au cas par cas et par arbitrage entre des intérêts mesurables et donc relatifs : or, ce mode de régulation est nécessaire à l’extrême liberté d’expérimentation qui était l’une des bases de la société et de l’économie babéliennes.

C’est, à notre sens, la cause – principale voire unique – du rapide arrêt de l’extension, et même du reflux de l’innovation normative portée par le quartier de la « République de tous les animaux ». Cette hypothèse est d’ailleurs corroborée par le fait qu’au moment où, à l’époque de l’effondrement babélien, des appareils quantitatifs fiables de mesure de la souffrance et du mal-être des animaux furent mis au point, ils enclenchèrent une nouvelle phase de diffusion de l’octroi de droits calqués sur les droits humains aux « animaux non humains » – et ce, malgré un contexte extrêmement difficile[7].

* * *

Pour conclure, nous insisterons sur l’aspect le plus important et intéressant de cette tentative d’innovation normative profonde : quand bien même elle découlait directement de principes fondamentaux de la société babélienne, elle périclita assez rapidement.

Aussi s’agit-il, à notre avis, d’un des épisodes historiques qui démontrent avec le plus d’éclat – et de base documentaire – que le principe moteur le plus fondamental de la Ville n’était pas l’éradication des préjugés ou la reconnaissance de nouveaux droits, mais l’arbitrage quantifié. En effet l’incompatibilité de l’innovation normative en question avec ce dernier empêcha sa diffusion, diffusion qui fut relancée une fois qu’une avancée technique eût permis des arbitrages quantifiés dans le champ juridique ouvert par cette innovation normative.


[1] Pour ceux désireux d’approfondir la conception babélienne de la douleur, nous leur recommandons la lecture de notre livre, qui porte témoignage de cette invention babélienne, parmi les plus significatives, que fut la machine à transfert de douleur, ou encore de notre Lettre sur le harcèlement contractualisé.

[2] Voir à ce sujet notre Lettre sur les ratios et les prix culturels.

[3] Cf. I) B) en première partie de cette étude.

[4] Nous recherchons actuellement sans succès un quartier où se seraient croisés octroi de droits humains aux animaux et autorisation du cannibalisme, fondée après tout elle aussi sur le refus du « privilège humain » et le dépassement de tabous hérités du passé ; nul doute que l’étude du résultat social et normatif d’une telle conjonction serait du plus haut intérêt, s’il s’avérait qu’elle a existé.

[5] Voir à ce sujet notre Lettre sur un pont urbain pour rongeurs stigmatisés.

[6] [Note de l’équipe du Projet Babel] Cette interprétation du système arbitral babélien comme donnant toujours le dernier mot aux méthodes quantitatives (du moins lorsque celles-ci existent) n’est pas communément partagé par les historiens de Babel. Cette hypothèse de recherche caractérise l’école dite « quantitativiste » (là où, par exemple, l’école dite « cognitiviste » attribue au formatage des perceptions la haute main sur la résolution des conflits portés devant les tribunaux arbitraux, les évaluations quantitatives n’étant pour cette école qu’un levier d’action parmi d’autres sur les perceptions).

[7] [Note de l’équipe du Projet Babel] L’explication des derniers soubresauts d’innovations dans les dernières années de la Ville est souvent centrale pour appuyer les différentes orientations des diverses écoles historiques babéliennes : le regain d’intérêt de la Babel finissante pour le droit animal fait partie de ces grands champs d’affrontements théoriques.

Le quartier de la « République de tous les animaux » (première partie)

Dans la seconde moitié de l’âge pangéique[1], un quartier babélien parmi les plus avancés de la Ville Basse – situés deux niveaux seulement en-dessous de la Ville Haute – lança une profonde refonte de son système normatif en se proclamant « République de tous les animaux ».

L’objectif de cette réforme était aussi simple que débordant de conséquences : élargir aux animaux non humains les droits octroyés aux êtres humains, au motif que les uns comme les autres étaient capables de souffrance, et donc disposaient à la fois d’intérêts à faire valoir, de préférences, ainsi que de droits – à la vie, à la sécurité, etc.

Les « animaux non humains » furent simplement divisés entre « animaux non humains « citoyens » pourvus des mêmes droits que les habitants humains, et « animaux non humains non citoyens », pourvus pour leur part des mêmes droits que les visiteurs temporaires[2].

Cette innovation fut en premier lieu l’occasion de l’établissement d’un clientélisme similaire à celui de la Rome antique, avec des tuteurs humains entretenant des animaux « citoyens » pour augmenter leur poids social (I). Mais, et alors même qu’elle repose sur des principes fondamentaux de Babel (II), l’ambigüité des conséquences à long terme de cette innovation en a fortement limité la diffusion (III).

I) Un nouveau clientélisme

La première façon d’analyser ce projet socio-politique est de le décrire comme une résurgence du clientélisme au sens romain, avec des tuteurs humains entretenant des animaux non humains en vue d’accroître leur pouvoir (A) ; nouveau clientélisme qui permit l’émergence de tout un secteur de services permettant la gestion de cette nouvelle source de pouvoir.

A) L’exercice des droits des animaux domestiques par leur tuteur

En effet, l’inclusion des animaux au titre de leur sensibilité à la communauté babélienne impliqua nécessairement de les définir comme des sujets de droits, et de définir par ailleurs ces derniers.

Pour ce qui est des animaux dits « domestiques »[3], on leur octroya le statut d’animal « citoyen », statut se fondaient sur le fait qu’ils vivaient en société avec la population babélienne au même titre que n’importe quel autre habitant, ne serait-ce que parce qu’ils étaient d’authentiques colocataires d’au moins un babélien. Appartenant pleinement à la société, ils devaient recevoir tous les droits correspondants.

Cependant, faute de langage, il leur était évidemment difficile de plaider eux-mêmes en justice, ou même simplement de pouvoir être informés de leurs droits. Au-delà de tout le versant éducatif de cette inclusion des animaux domestiques à la société civile babélienne – éducation tant des animaux que des humains –, il apparut ainsi nécessaire de procéder à une adaptation normative du statut «  citoyen » octroyé aux animaux domestiques ; adaptation qui prit la forme d’une désignation systématique, pour chacun de ces citoyens non humains, d’un tuteur humain, dont les droits et obligations furent calqués sur celui du tuteur d’un humain dépendant – handicapé ou enfant.

Cet octroi de droits et d’un tuteur aux animaux domestiques motiva une refonte et un élargissement des prérogatives dont le tuteur légal pouvait se prévaloir afin d’assurer la défense des droits du (ou des) citoyen(s) dont il avait la tutelle (prérogatives qu’il se devait, bien entendu, d’utiliser non pas en vue de son propre intérêt, mais bien de celui de son pupille) : il lui fut ainsi octroyé une voix supplémentaire par pupille tant dans les différents votes que pour les enquêtes d’opinion, ainsi que le droit de défendre devant les tribunaux une action collective les regroupant, lui et un ou plusieurs de ses pupilles

B) Un nouveau mode de pouvoir à l’origine d’un nouveau secteur économique

La conséquence directe et immédiate de l’octroi de droits d’un statut dit « citoyen » aux animaux domestiques fut la possibilité offerte à tout citoyen du quartier de la « République de tous les animaux » d’accroître son pouvoir social, électoral et légal en entretenant une vaste ménagerie dûment certifiée.

Nombre de très riches habitants du quartier allouèrent ainsi une voire plusieurs de leurs propriétés à l’entretien d’un nombre importants d’animaux domestiques, en vue d’augmenter leur poids politique, médiatique et judiciaire. Cet entretien devint rapidement l’occasion de la naissance d’un marché d’acteurs spécialisés dans l’optimisation du poids obtenu – qui dépendait de la somme des sensibilités des animaux domestiques entretenus (sensibilités très approximativement calculées, nous le verrons) – en fonction des ressources monétaires et foncières disponibles.

Cette stratégie ne resta pas cantonnée aux plus grands oligarques et fut également adaptée, à leur échelle, par les classes simplement aisées, et même par la frange supérieure des classes moyennes – chez qui l’adoption d’un animal domestique particulièrement sensible, difficile à obtenir du fait des normes strictes à respecter, devint un marqueur social équivalent à la propriété de son logement ou d’un véhicule.

Tout un secteur économique se structura : prospecteurs chargés de sélectionner les animaux à adopter, architectes et dessinateurs d’intérieur spécialisés, animateurs animaliers et, bien entendu, vétérinaires. On estime à une moyenne de 3 % annuelle la croissance économique générée au niveau du quartier entier par le seul essor de ce secteur spécifique (dans les cinq premières années ; lors des dix suivantes, cet apport de croissance tomba peu à peu à 1%).


[1] L’âge pangéique est celui précédant l’effondrement de la civilisation babélienne.

[2] Il est à noter que cette distinction entre « habitants » et « visiteurs temporaires » était au même moment remise en cause, voire annulée dans certains quartiers : nous espérons trouver des sources concernant un quartier ayant à la fois aboli cette distinction et celle entre « animaux humains » et « animaux non humains ».

[3] Le terme d’ « animal domestique », que nous conserverons par commodité, n’était évidemment pas accepté dans le quartier de la République des animaux et, par diffusion, dans plusieurs quartiers babéliens : de l’ « animal non humain citoyen » à l’ « animal cohabitant », Babel montra une fois encore sa très particulière créativité sémantique.

Lettre sur un pont urbain pour rongeurs stigmatisés

Laissez-moi revenir.

Si tu savais, si vous saviez ce que cette fois ils sont encore allés jusqu’à inventer !

Au moins, il ne s’agit plus de mon école. Nous n’avons d’ailleurs plus nos souffre-douleur tarifés, à la suite des protestations de plusieurs de mes condisciples : d’après eux, ils avaient été éveillés à la souffrance de ces harcelés contractualisés par un reportage largement diffusé. Mais ont-ils réellement suivi ce vent du conformisme qui tournait, ou se sont-ils tout simplement lassés ? Je préfère ne pas y penser.

Il y avait dans une rue pas loin d’ici une petite troupe d’enfants très pauvres, issus sans doute d’un autre quartier, et arrivés à Babel il y bien peu si j’en crois leur grande difficulté à parler la langue d’ici, pourtant si simpliste. Sous la surveillance d’un adulte à l’air peu amène, ils vendent à la sauvette à peu près tout et n’importe quoi… J’essaie de leur acheter de temps à autre une passoire, un fruit ou un bracelet, même si à vrai dire leurs articles sont assez repoussants…

J’ai entendu dire que travail des enfants était interdit dans le quartier jusqu’à ce que, il y a quelques années, on accorde une première exception à cette interdiction, en reconnaissant aux enfants étrangers le droit de travailler à partir de l’âge prescrit dans leur pays d’origine, afin de respecter leurs « rythmes traditionnels » : cela a même créé un nouveau métier, celui « d’homologateur certifié d’origines ». J’imagine que c’est pour cela que tous ces enfants des rues ne sont, de toute évidence, jamais babéliens (du moins, par leur naissance : figure-toi que, à les entendre ici, à la fin des fins, tout le monde est babélien, ou du moins le sera, une fois suffisamment débarrassé de ses préjugés pour s’en rendre compte…pitié, laissez-les-moi, mes préjugés !).

Or, dans cette rue où j’allais, un habitant, un « défenseur des droits » autodéclaré, a fait remarquer que nombre de « rongeurs urbains » et, en particulier, de « rongeurs urbains stigmatisés », autrement dit de rats, étaient privés de passage sûr pour traverser cette voie : aussi, au nom de la liberté de circulation de ces êtres silencieux, opprimés et victimes de préjugés, cette grande âme s’est autoproclamée leur défenseur, et a lancé une action contre le système de gouvernance de la Ville afin de le contraindre à bâtir une « structure urbaine de croisement interespèce ». Autrement dit : un pont à rats enjambant la rue. Et, pour assurer à ses protégés un passage « sans stress », il a demandé l’expulsion des vendeurs à la sauvette, au motif qu’ils attiraient les clients aux abords de l’un des points d’entrée de sa « structure », empêchant ainsi les rats de l’emprunter en toute sérénité à toute heure de la journée… oui, il plaida, ni plus ni moins, qu’en essayant de vivoter, ces gamins étaient en fait en train de « privilégier leurs intérêts économiques sur les droits fondamentaux des rongeurs urbains stigmatisés, au nom de préjugés informulés mais inacceptables ».

Oui, ils vont dégager des enfants pour laisser passer des rats !

Bien sûr, je déteste les voir travailler, accroupis sur ces draps qui, étendus à même le sol, leur servent d’étals. Mais on va les en empêcher non pas parce qu’ils sont des enfants, mais parce qu’il est plus important de laisser passer des rats sans les stresser !

Je te promets que je ne mens pas.

Ils en sont là !

Et je ne peux rien dire.

L’autre jour je discutais au déjeuner avec des camarades de classe. Pas du tout les plus égoïstes ni les plus méchants : ils sont de ceux qui n’ont jamais levé la main, ni même la voix, sur nos souffre-douleur tarifés (sans toutefois oser condamner le principe, toujours au nom de la liberté…)

Même eux, si tu les avais vus…

Ils se réjouissaient qu’enfin, les droits des « animaux non-humanisés » soient reconnus et respectés et que, enfin, après tant d’autres, la barrière artificielle (« artificielle » !) entre l’humain et les autres animaux tombe, soit jetée à bas, et, qu’enfin, comme on combat les préjugés frappant telle population, telle profession ou telle religion, on combatte désormais ceux stigmatisant telle ou telle espèce… Oui maman : fin de l’esclavage et pont aux rats, même combat !

Et je sais ne rien pouvoir dire. Je l’ai encore mieux compris avec cette affaire : ici, il ne sera jamais légitime de préférer, moralement ou légalement, son semblable. Tu ne peux préférer ni ton fils, ni ton voisin, ni ton compatriote, ni le membre de ton espèce : cela serait injuste, et le fruit de préjugés. Mais ne t’inquiète pas pour eux : dans les faits, ils dépensent des sommes folles pour vivre dans le plus parfait des entre-soi, pour ne jamais croiser quelqu’un qu’ils ne veulent pas croiser (enfin, font cela ceux qui en ont les moyens, comme toujours !) La Ville où chacun se doit d’aimer tout le monde à égalité est en même temps celle où fleurissent les rues fermées et les quartiers privatisés. Même chose dans mon propre quartier : ils finiront par interdire la mort-aux-rats, et aménageront leurs maisons à grand frais pour que jamais aucun rat n’y pénètre, sauf en les traversant par un tunnel fermé spécialement aménagé, et qui les fera se sentir si généreux ! Et s’il faut dégager les sorties de leur tunnel à rats privé, il se feront une joie d’expulser des familles entières : ils défendent l’opprimé du moment, alors ils ne peuvent qu’avoir raison !

Je n’avais jamais vu autant de rigidité morale cohabiter avec une telle hypocrisie. Je crois que cela vient de leur manière de, sans arrêt, changer d’angle de vue : rien n’est stable, alors même si les principes le sont, comme ils ne sont jamais appliqués depuis le même point, ni selon le même angle, ni dans la même direction, c’est comme si tout changeait chaque jour. Un courant d’opinion, et en quelques jours la victime sacrée devient bourreau.

Et, sous cette roue infinie qui broie et bâtit sans fin, de pauvres êtres, pas assez vifs pour suivre le rythme, et destinés à donner leur sang pour huiler les rouages de cette machine à labourer les hommes pour, sans cesse, éradiquer leur passé, extirper leurs préjugés, et bâtir un monde nouveau…

Je n’ai juste plus la force.

S’il te plaît.

S’il vous plaît.

Lettre sur les ratios, et les prix culturels

Chère cousine,

Toi que divertissent au plus haut point les curiosités juridiques de Babel, j’ai pensé que la grande affaire du moment pouvait t’amuser.

Il y a un an et demi de cela, la presse traversait une disette des plus inhabituelles : sa débauche vitale de commentaires n’avait été alimentée, en près de trois mois, d’aucune nouveauté ; l’on n’avait plus connu cela de mémoire d’enfant. Aussi, le jour même où avait paru la série d’études à l’origine de ce dont je vais t’offrir de te divertir, et à peine perçue en elle une éventualité de comestibilité, les rédactions rameutèrent tous leurs limiers qui, errants jusque-là, désœuvrés, de casinos en cabarets, et rappelés soudainement tels des spectres ou des possédés, se ruèrent sur la nouvelle fraîche dans une curée infernale – avec au cœur la rage d’espoir qui saisit le naufragé à la vue d’un rivage. Etrangement, si ce « réveil du débat » obséda tout le monde à l’époque, au point que les premières semaines de l’affaire furent émaillées de débats consacrés à leur propre retour inespéré, ce facteur décisif du retentissement de ces enquêtes est désormais comme oublié.

Une fois les choses rentrées dans l’ordre et le centre de la scène cognitive babélienne reconquis par ses maîtres, l’on finit par s’attacher à la série d’études en question, fameuses depuis, et commandées pour mettre en relief l’inégale représentation, sur la scène culturelle, des différentes teintes de cheveux. A la suite de semaines entières secouées par cette unique ruée, un quartier de la Ville décida de mettre en place des ratios à respecter pour qui voudrait concourir à quelque prix culturel que ce fût – si du moins il était décerné à l’intérieur des limites de ce quartier.

Pris dans l’enthousiasme allègre fort naturel à tout commencement, l’on partagea simplement le monde en bruns, châtains, blonds et roux, et décréta que toute production, pour être récompensée, devrait avoir au moins vingt pour cent de ses personnages appartenant à chaque catégorie – les vingt pour cent restants demeurant à la libre disposition du créateur. On s’aperçut bien vite que l’on avait omis les cheveux blancs – ce qui, au vu du nombre et de la richesse qu’ils représentent, aurait pu terminer en de sanglants procès. Rectifier les parts à cinq ratios de 17,5%, auxquels s’ajoutaient 12,5% à la discrétion du créateur, fit déjà grincer les dents des catégories lésées, qui laissèrent entendre que certains ratios ne correspondaient pas à ceux observés dans la population réelle, qu’il s’agissait justement de représenter ; mais, chacun des lésés sachant pertinemment que le grand vainqueur aurait été le ratio des cheveux blancs, et personne n’ayant encore préparé en amont d’offensive médiatico-statistique, les choses en restèrent là.

Cependant, quelques mois plus tard, la première cérémonie de remise de prix « égalitaire » à peine terminée (elle était consacrée aux jeux dématérialisés), et les acteurs culturels s’étant groupés et organisés sur cette base si incongrue de la teinte de leur chevelure, les premières escarmouches éclatèrent, bien qu’au fond je crois que personne n’avait à y gagner : mais sur les champs de batailles, dans les bourses, sur les tribunaux ou dans les journaux, il semble que jamais l’homme ne pût résister à l’appât du combat – et tu sais combien ici l’on aime le combat indirect, peut-être veule, mais peut-être civilisé, par porte-monnaie, opinion publique ou tribunal interposés. Chaque faction suivit le même plan de bataille : d’une part, payer des experts et relayer des indignés pour fracturer les catégories adverses, au nom de la diversité qu’elles masqueraient violemment, sous leurs dénominations trop vastes pour avoir le moindre sens (les roux opprimant en les annexant, par exemple, les blonds vénitiens) ; d’autre part, diligenter force études visant à évaluer au plus haut son propre poids dans la population, afin d’augmenter son ratio. Cette double guerre de fragmentation des catégories et de répartition des ratios aboutit sur une paix qui n’était qu’une trêve : chaque année aurait lieu un recensement spécifique, chargé de déterminer à la fois les catégories et les ratios en vigueur pour tous les prix de l’année – le créateur voyant, quant à lui, sa part garantie à 3% : c’est ce que l’on appelle aujourd’hui la « règle des 3% ».

Le recensement devant être effectué par un institut unique à la suite d’un appel d’offres fort lâche dans ses termes, je dois dire que, pour simplifier, l’on nage à ce sujet dans la pure corruption normalisée : les instituts arrosent les acteurs culturels pour obtenir le marché, puis le vainqueur du marché est arrosé par ces mêmes acteurs – groupés en factions-teintes de cheveux à l’existence et aux frontières labiles et négociables – pour obtenir le meilleur ratio possible ; l’on est plus proche d’une nouvelle sorte de jeu de mises que de toute considération morale – sans même parler d’art. Au moins, l’argent circule.

Pour te donner un exemple : la première année où s’appliquèrent ces nouvelles règles, il fallait que chaque production comptât parmi ses personnages (si, du moins, l’on souhaitait prétendre à un prix dans ce quartier), environ (c’est-à-dire, avec une marge de 0,5% en deçà et en sus de la norme, et exception faite des personnages inscrits aux 3% du créateur) 10,1% de chevelures noires, 6,1% de châtaines, 6,8% d’auburn, 8,8% de rousses, 5,9% de blondes vénitiennes, 6,8% de blondes, 12,8% de poivre-et-sel, de 35,9% de blanches, et enfin de 3,8% d’inexistantes – de chauves.

Tout se passa bien, pendant près de deux trimestres, même si l’on annonçait déjà une violente bataille lors du prochain recensement, tant pour la redéfinition des catégories qu’autour de la nouvelle répartition des ratios ; mais nous n’y arrivâmes même pas : à la suite d’une remise de prix pour enregistrements visuels publicitaires projetés sur écran public, l’un des acteurs apparaissant dans une « œuvre » éconduite porta réclamation, demandant vérification des ratios du lauréat. Etonné mais sûr de lui, le créateur gagnant fournit la liste de ses acteurs, leur classement par teinte, le compte final, et les ratios respectifs. Mais il avait oublié l’un des moteurs de l’innovation normative à Babel : la contestation des définitions ; car, avec une tranquillité et un aplomb marmoréens, le plaignant affirma que l’un des acteurs désignés comme auburn ne l’était pas : il était châtain, ce qui mettait l’œuvre hors des clous clairement spécifiés de la représentativité.

Immense embarras : dans l’enthousiasme du progrès, et malgré le formidable coup de semonce qu’avait été la guerre acharnée des ratios, l’on n’avait pas imaginé une contestation de ce genre – sauf parmi ceux qui y avaient intérêt : il semble bel et bien que seul ce dernier nous pousse au comble de notre lucidité. L’organisation du prix, penaude, serait d’ailleurs violemment conspuée pour avoir cédé à ce comble de l’arriération mentale qu’est la croyance en l’évidence des catégories – et, tu le comprends, elle paya d’autant plus cher cette illusion qu’elle la payait pour tout le monde, qui l’avait eue.

Nous en sommes donc là, à devoir décider comment certifier qu’un individu est auburn et non châtain – ou l’inverse, c’est selon. L’attrait intellectuel de cette affaire est qu’elle place Babel face à l’une des tâches qui lui sont le plus ardues, quand bien même elle doit si souvent s’y plier : assigner à un individu, explicitement et décidément, une catégorie.

Elle dispose dans ces cas-là de pas moins de trois réponses – si du moins j’en crois mes quelques années d’une observation désintéressée mais intriguée.

Soit, suivant sa foi en l’autodétermination de chacun, elle permet à tout individu de définir librement sa teinte de cheveux. Car, après tout, et comme le montre cette contestation : quoi de plus subjectif que la « teinte de cheveux » ? Mais, à terme, cela détruirait le système des ratios, chacun pouvant changer de catégorie jusqu’au jour des remises de prix, voire même s’en créer une ; et l’on a trop investi.

Soit, elle estimera qu’il s’agit d’une classification artificielle, imposée par la société : or, c’est précisément son regard qui importe, puisque c’est elle que l’on veut éduquer par l’œuvre égalitaire. On réalisera donc une vaste cartographie des perceptions afin de déterminer, chaque année, quelles teintes la société invente dans le continuum neutre de la couleur de nos cheveux, et à quelles parties précises du spectre ces teintes artificiellement découpées correspondent chacune : en attendant la guérison de ces préjugés, l’on pourra du moins s’assurer qu’aucun de ces groupes arbitraires n’est injustement traité. Nul doute que les instituts d’enquête pousseront dans ce sens.

Enfin, un laboratoire médical a rajouté son grain de sel en proposant une classification objective, neutre et scientifique – par la mesure de la concentration de phéomélanine et d’eumélanine (noire comme brune) dans le cheveu. D’après la rumeur, ils auraient récupéré cette idée d’un pays lointain, qui avait instauré il y a quelques décennies un régime de stricte hiérarchisation biologique : les manuels seraient ainsi déjà tout prêts pour la classification des cheveux – en attendant, qui sait, le reste.

De ces trois options philosophiques – nées de ce qu’à Babel, ce que l’on nomme « vérité » est tour à tour individuel, social ou scientifique –, la dynamique des intérêts élimine la première d’emblée ; il reste à voir si le laboratoire saura lever assez de fonds pour contrecarrer le poids des instituts d’enquête, déjà lancés dans une campagne médiatique effrénée.

Quant à moi, je suis on ne peut plus indifférente à cette querelle. Ici, la « culture » n’a rien de ce qu’elle est chez nous : il ne s’agit pas de s’élever, de cultiver son esprit et son caractère comme on peut le faire d’un chêne, des blés ou d’un enfant, ni de ressentir en son être les émotions, les déceptions, les rêves d’autrui, mais plutôt de se divertir, de « passer le temps » ; ainsi, la vertu ultime d’un « livre » est ici de simplement donner l’envie d’en tourner la page – là où les belles choses ne sauraient que nous faire regretter d’approcher du moment où il nous les faudra quitter. Pour ce qui est de la probable diffusion, à long terme, de la logique du ratio à toute la société, et en admettant qu’elle ait lieu de mon vivant – car, si le sens du courant est inflexible à Babel, les méandres sont, eux, imprévisibles –, j’avoue ne pas arriver non plus à m’y intéresser, car cette logique m’est également étrangère : je suppose que je m’adapterai, comme pour le reste. L’on s’adapte toujours.

Deuxième lettre sur un conflit de générations

[A l’attention du lecteur : cette lettre s’inscrit à la suite d’une autre, déjà publiée, où le correspondant traite du même sujet. S’il n’est pas absolument nécessaire d’avoir lue la première pour comprendre la présente, nous le recommandons toutefois ; cliquez pour cela ici.]

Cher ami,

Je vous écris aujourd’hui afin de revenir sur ce que je vous évoquai dans une lettre, il y a environ trois mois, à propos de cette femme portée à s’abandonner – à la confession –, et de son conflit avec sa fille, conflit recouvrant d’après elle un affrontement presque général de leurs générations respectives – le savoureux de la querelle venant à mon goût du paradoxe selon lequel la nouvelle génération, en ne suivant pas son aînée, se ferait d’après cette dernière la servante du passé.    

Fréquentant depuis sa mère que j’ai apparemment satisfaite par mon amitié, j’eus l’occasion de recroiser hier cette jeune femme, dont je dois dire qu’elle me fit grande impression.

Mon amie donnait réception, ce soir-là comme souvent, à une compagnie à forte dominante journalistique ; aussi ne m’y rendis-je qu’après m’être discrètement assuré de la présence de l’être que je me piquais de jauger. Une fois introduit par la maîtresse des lieux – que je dus tenir à distance afin d’éviter de donner un tour public à notre amitié, et cela sans la froisser –, j’entrai dans une vaste salle aux multiples tables et guéridons, débordant tous de mets et de boissons variés ; une baie vitrée semi-circulaire à l’armature d’argent ouvrait largement la pièce sur le désert, plongé lui dans un noir de pétrole. J’identifiai aisément la jeune femme à son air emprunté et ennuyé : elle marqua un premier point dans mon estime par son mépris, guère dissimulé, envers la valetaille paperassière qui s’ébattait dans la pièce d’un air important, trop imbus de leur pureté morale pour ne serait-ce qu’entrevoir la bassesse de leur intelligence. Je me présentai nonchalamment à elle, et éveillai sa curiosité en parvenant à placer un sous-entendu à l’égard de « l’intérêt » de la soirée – exploit d’assez haute volée dans la langue du cru, si plate et univoque ; ceci soit dit sans vouloir me vanter. A ma grande surprise, non seulement elle devina en quelques phrases ma langue maternelle à mon seul accent dans son propre idiome, mais elle se mit à la parler avec aisance ; et, si son vocabulaire manquait parfois de distinction, elle compensait ce léger mauvais goût par une verve fraîche et fleurie qui ne me laissa pas indifférent. Nous nous isolâmes dans un de salons latéraux, et je parvins à l’amener vers le sujet de la dispute avec sa mère, jouant – assez bien, je crois – le rôle de l’ingénu :

« Je me dois de vous avouer ma perplexité, car Babel n’étant que progrès, changement et avancée, je ne compris guère ce soir-là que votre mère s’offusquât de votre opposition, de vos critiques à son égard.

– Croyez-moi, sa génération n’a rien de l’avancée et du changement, bien au contraire. On n’a jamais vu autant de conformisme, de moutonnerie, et surtout de paresse, de fainéantise bouffie ! Regardez-les, avec leurs envolées vides sur l’ouverture, alors qu’ils ne sont ouverts qu’à ceux qui veulent être comme eux, donc à eux-mêmes…bravo à eux ! Ils n’imaginent même pas qu’on puisse simplement, sans ignorance, pauvreté ou contrainte, ne pas vouloir être comme eux… Vous-même, je suis sûre qu’il vous faut vous modeler pour leur plaire, pour leur apporter la juste dose d’exotisme qu’ils acceptent, celui du réfugié fasciné par eux, et sans culture propre en dehors de son folklore divertissant.

– Disons qu’à Babel, je fais comme les Babéliens.

– Oh, ne leur dites pas ça ! D’ailleurs vous savez sans doute que dans notre langue il n’y a pas de ‘‘Babéliens’’, seulement des ‘’habitants de Babel’’. Car pour eux, le monde entier est juste une Babel qui s’ignore, peuplé de Babéliens pas encore éclairés ! »

Ce fut assez déroutant, de trouver dans la fille de ma si conformiste amie une femme aussi intelligente et attrayante : mais il est des incommodités dont on s’accommode sans mal. Son regard était d’une franchise peu commune lorsqu’il me fixait, et prenait une teinte de rêve et de douleur en se posant sur la fenêtre, et le noir d’encre qui dehors s’étendait. J’hésitai sur la conduite à adopter, puis lui fis part de mes observations sur ma voisine lors de mon voyage en train commun (je vous l’ai elle aussi décrite dans ma lettre d’il y a trois mois) ; je n’imaginais pas aller à ce point dans le sens de son indignation.

« Mais oui, exactement, c’est exactement ça qu’ils veulent qu’on soit ! Des petits rouages, non, même pas, juste l’huile qui graisse les rouages, être un rouage c’est déjà trop exister ! Ne toucher à rien, ne rien faire de concret, de réel, ne faire qu’entretenir la machine, leur machine. Et encore, là encore je n’y suis pas, et c’est cela qui m’exaspère, parce qu’il ne s’agit même pas de leur machine, mais de celle de leurs parents, et eux déjà sont une génération entière de conservateurs de musée ! Et qui conservent mal, en plus. On est à Babel, la ville de la conquête et de l’innovation, de l’ambition faite chair et pierre, et on nous demande de stagner. Et gentiment, s’il vous plaît ! Et si l’on s’avise de refuser, on « trahit les valeurs », comme ils disent dans cette langue vide. Mais je croyais que justement c’était ça Babel, avancer, remettre chaque jour en question les valeurs héritées ! Alors oui, mais visiblement ça ne marche pas pour les leurs, de valeurs…

« Votre voisine, c’était le modèle bas de gamme de leur rêve pour nous. Idéalement, il faudrait se faire communiquant ou intermédiaire d’opérations de rachat, pour le compte des guildes issues des quartiers qui ont pris le relais comme locomotives de la Ville. Vendre plutôt que créer, pour ne pas avoir à trop faire d’effort, et surtout pour ne rien bousculer. Et vivre, nous ‘’épanouir’’ comme ils disent, par nos loisirs : mais là encore ne rien bousculer, et passer nos soirées à écouter les styles de mélodie inventés à leur époque, nous enthousiasmer pour les courants décoratifs nés à leur époque, visiter pendant nos vacances les zones touristiques aménagées à leur époque. Et en plus, et surtout, remercier nos parents d’être et d’avoir été si coulants, de ne pas trop nous en avoir demandés, parce que l’exigence c’est violent. Mais c’est pour eux que ça aurait surtout été violent d’être exigeants ; et ils sont trop fatigués pour ça. La question, quand je vois ce qu’ils nous laissent, c’est de savoir de quoi ils peuvent bien être fatigués. »

Je l’écoutais et l’observais en silence, davantage perplexe à chacune de ses paroles. Etait-ce vraiment une révolte contre Babel et sa promesse de progrès ? Cela pouvait fort bien être, tout au contraire, une révolte pour Babel, contre les générations qui dans ces quartiers ont arrêté la Ville, qui est en son âme même mouvement permanent… Amusée par mon silence, avec son aplomb surprenant, elle me souriait en coin – ce même sourire dont je gratifie souvent les niaises homélies de sa mère…

Je vous mentionnai, dans ma première lettre sur ce conflit de générations, le sort de nos parents, endormis dans leurs privilèges et leur confort comme ceux de cette jeune femme, et qui finirent par se laisser mener sans mot dire à l’échafaud. A ma grande surprise, et alors qu’il ne fait aucun doute que l’édifice de raffinement artistique que nos propres prédécesseurs bâtirent dans leur décadence est sans commune mesure avec le médiocre trompe-l’œil moral de la génération de mon amie, il se pourrait que, pour ce qui est de la valeur des respectives descendances de ces deux générations de décadents, la comparaison ne tourne pas à l’avantage de notre contrée… Retournement que je ne saurais expliquer, comme si la médiocrité la plus crasse, passant un certain seuil, engendrait un mécanisme violent de ressort…

Voilà un beau problème historique à observer pour occuper mon oisiveté : les vingt prochaines années seront sans doute bien moins soporifiques que celles qui viennent de s’écouler. En attendant, face à ce sourire qui se met à ourler ses fossettes d’une manière que je ne puis déchiffrer, il me reste à déterminer s’il est une aventure possible – et si je saurai l’oser.

Première lettre sur un conflit de générations

Cher ami,

J’ai été témoin le mois dernier d’une scène étrange, lors d’une soirée dans les quartiers occidentaux de la Ville – fort ennuyeuse au demeurant.

Tout bien considéré, rien qui m’eût dû étonner outre mesure : un banal conflit générationnel, une dispute entre mère et fille. En cette Ville bâtie explicitement pour aller exclusivement de l’avant, quoi de plus normal, de plus nécessaire, de plus constamment urgent ? Néanmoins la mère – devenue depuis une mienne amie –, pourtant toujours à l’avant-garde de toute dissidence à l’encontre du passé, m’apparut profondément meurtrie d’en voir une se manifester entre elle et sa progéniture.

J’ignore largement l’objet de la querelle ce soir-là, faute d’y avoir prêté attention. Recomposant la diatribe de la fille d’après les confessions de la mère, il semblerait que la première ait reproché à la génération de la seconde l’ensemble de son œuvre, qui serait une manière de trahison hypocrite car, loin de perpétuer comme elle le prétend la geste émancipatrice et créatrice de ses devancières, cette génération se serait complaisamment confite dans la satisfaction de soi et le confort, laissant en héritage non pas la dissidence et l’insolence, mais bien plutôt un vide nu, replet, rengorgé de contentement. Quoiqu’il en fût, cela s’acheva dans le bruit et la fureur des éventails froissés, des portes claquées, et du départ brutal de la jeune femme, ivre de son ire – et si belle – entre ses longues mèches déliées ; elle ne regagna même pas ses appartements, et partit se réfugier chez son père – pourtant, aux dires de mon amie, pas davantage au diapason des lubies de cette jeunesse ingrate. Suffisamment ennuyé déjà par la compagnie des journalistes ignares qui m’assaillaient de questions au sujet du récent rebondissement politique dans notre pays – questions dont je ne saurai vous dire si elles étaient dépourvues de pudeur davantage qu’elles ne foisonnaient d’imbécillité –, je m’offris de raccompagner la génitrice (ou du moins la mère) désavouée, qu’à vrai dire je connaissais jusqu’alors fort peu, l’ayant bien davantage regardée qu’écoutée.

Je la guidai vers le petit aérodrome privé de nos hôtes, et la saisis par la taille pour l’aider à se hisser à bord du planeur que je louais à la semaine ; puis nous nous élevâmes dans l’air de la nuit, doucement bercés par la main experte de mon aéronaute renommé.

Mais quelques mots sur cet engin étonnant, que je regrette fort depuis la livraison de mon ballon. Babel – cet enchevêtrement enroulé autour d’un haut piton – fourmille de grandes artères, de parois abruptes et imposantes, de gorges de béton, mais aussi de forêts de cheminées, de plaines d’aérateurs, de myriades de ventaux en tous genres : de là un formidable royaume de courants aériens, du plus puissant au plus diffus, du plus parfaitement horizontal au plus brutalement plongeant, du plus régulier au plus capricieux ; cosmos aérien merveilleux et périlleux, que seuls les plus adroits osent braver sans moteur, pour voler grâce à ces vents plutôt que malgré eux. Sensation indéfinissable que de proprement se laisser porter – et ce silence !

Hardi et devinant mes intentions, mon pilote prit rapidement le large, nous lovant dans le courant le plus externe de ce maëlstrom d’air bétonné. Peu de choses en ce monde coupent autant le souffle que de longer Babel en vol, à un mille ou deux. Dans ces nuits sans étoiles que tissent autour d’elle la Ville et ses machines, elle trône telle une reine d’obsidienne et d’or, au beau milieu du néant, écrasante de gigantisme et de vie, massive tel un dieu ancien, et douce, par toutes ces lumières où son âme luit. Tout Babel tient dans une lumière allumée dans la nuit noire, dans l’ingéniosité humaine seule face à un monde vidé.

Vous déduirez aisément l’effet d’un tel spectacle sur une femme blessée, et maintenue serrée contre moi par l’habitacle exigu.

Nous allâmes devisant et riant et, assez rapidement, lui vint l’envie de se confier ; en moins d’une demi-heure nous fûmes posés, sur l’aéroport d’un hôtel de ma connaissance. Après que j’eus contractuellement profité d’une compensation de sa part, et l’eus tout aussi contractuellement assurée d’une stricte confidentialité quant à ce qu’elle me dirait pendant l’heure de confidences convenue, nous en vînmes au récit de la fracture qui allait s’accroissant entre elle et sa descendance.

Elle ne comprenait tout simplement pas sa fille, m’avoua-t-elle dans un soupir. « En fait, ajouta-t-elle dans leur langue infecte, il y a de plus en plus de jeunes des quartiers de l’Ouest qui sont comme si ils voulaient revenir en arrière dans le passé, tout détruire, tout ce que leurs parents ont fait », et ce à la plus grand stupéfaction de leurs parents justement – ou de leurs tuteurs, à tout le moins. Ils leur avaient pourtant donné à la fois la liberté, et des valeurs pour les guider !

Cette quinquagénaire, à la fois constamment fatiguée et raisonnablement énergique une fois motivée, est intéressante en ce qu’elle est on ne peut plus ordinaire, sa médiocrité faisant d’elle un docile reflet de sa génération : si Babel est dans l’Histoire un escalier comme elle l’est autour de son rocher, disons que mon amie se tient sur la marche des journalistes – elle appartient d’ailleurs à cette déplorable espèce. Non en ce que sa génération en aurait suppurés davantage que les autres, mais en ce que c’est elle qui les a institués comme ses guides moraux. Mon amie porte ainsi ce surplis de légitimité octroyée à sa caste par son époque : inévitable pour elle de souffrir alors que s’approche l’heure de céder la mitre ; de là provient sans doute son regard perpétuel non de chien battu, mais de chien sur le point de l’être. Encore bien conservée et élastique toutefois, cela va de soi – à Babel, les onguents de beauté et la gymnastique d’entretien ont été portés à un degré de sophistication et d’efficacité inimaginable pour nos contrées : l’on y a gagné vingt ans d’attractivité.

Quant à sa fille, elle s’opposerait donc de plus en plus à elle ; et, à travers elles, s’opposeraient chaque jour davantage leurs générations respectives. « Au moins, se rassure-t-elle, ma fille ne fait pas du tout partie des plus radicalisés ». Moyennant rétribution de la prolongation – rétribution assez élevée je dois dire ; elle était bouleversée –, elle prit un détour par la mésaventure semblable d’un collègue du père de sa fille. Cet homme « on ne peut plus ouvert et avancé », avocat pionnier des implications culinaires du droit au bonheur, avait eu le malheur insigne de voir son fils partir vivre dans un des quartiers de l’extrême Est, parmi une communauté tard venue à Babel, très dynamique mais encore, d’après mon amie, arriérée quant à ses mœurs et ses superstitions. Malgré de remarquables performances économiques et même scientifiques, elle resterait malheureusement engluée dans ce qu’il y a de plus rétrograde et immobiliste : culte familial des ancêtres, déférence envers l’âge inscrite jusque dans le langage, respect sourcilleux et ombrageux de leur pays d’origine. Ce choix était ainsi un rejet intégral et absolu des valeurs de son père ; pire : pour un individu élevé dans des valeurs avancées, il s’agissait ni plus ni moins que d’un authentique « retour en arrière ». Or, si chacun a sa place à Babel, tous se doivent cependant d’aller de l’avant.

Comme ce père par son fils, mon amie avait l’impression de se voir reprocher par sa fille tout sa vie. Oui, elle avait travaillé, et ressortait ensuite le soir pour s’engager : car oui, elle voulait un monde meilleur pour sa fille, qui le lui reprochait ! Car c’est cela qu’elle lui avait jeté à la figure comme un gant, en plein milieu du salon peuplé et feutré, ces engagements humanitaires qui l’accaparaient, pendant qu’une nounou la gardait – son mari d’alors travaillait à tisser le réseau nécessaire à la carrière artistique qu’il projetait et, s’il était de temps à autre présent au domicile familial pour travailler à son œuvre, à l’accoutumée il était lui aussi de sortie. Se rendait-elle compte, son ingrate de fille, de la chance qu’elle avait ? Oui, elle avait été dans son enfance élevée par une nounou : mais une différente par an, ce qui l’avait rendue quintilingue, oui, et à six ans seulement ! Et elle se plaignait ! Elle avait une mère exemplaire et les langues étrangères qui ouvrent l’esprit, et elle se plaignant, la nantie !

Si je ne m’étonne plus guère du paradoxe de l’usage croissant de domestiques dans ce monde fièrement anti-hiérarchique, je tentai naïvement de lui faire entendre que, peut-être, garder la même nourrice eût donné à sa fille une certaine continuité affective – vous vous souviendrez comme moi de la douceur des relations avec nos gouvernantes, compensant plutôt bien la froideur de nos aristocratiques parents. « Mais l’ouverture ! Apprendre à accepter l’autre, ne pas rester dans l’entre-soi, c’est ça que je voulais pour elle ! Pas ces vieilles familles toute fermées, pleines d’emprise sur les plus faibles, et si étouffantes ! » Un peu au bout sinon de mes moyens, du moins de mes envies, je préférai éviter une seconde prolongation, et ne la relançai pas.

« Et on dirait qu’elle veut arrêter l’évolution. On dirait qu’ils veulent tous revenir en arrière, revenir dans le passé ! On leur a montré la bonne direction, et nous on a écouté nos parents, pour évoluer justement, avancer, aller vers plus de liberté, et eux non, ils refusent ces leçons, ils veulent obéir au passé ! »

Il me faut admettre qu’elle parvint par ces mots à me plonger dans la perplexité : il y avait fort longtemps que Babel ne m’avais plus surpris ainsi. Dans ces moments, malheureusement de plus en plus rares, Dieu sait combien me divertit cette ville ; elle a vraiment en elle ce je-ne-sais-quoi d’unique : désobéir à ses parents et à ses grands-parents, aux générations qui nous ont élevé, cela serait donc obéir au passé, tandis que les suivre, c’est désobéir. C’est ce qu’ils appellent « déconstruire les évidences » : jugez de leur réussite en ce domaine ! Qu’est-ce qu’une société de confort n’inventerait point pour s’ennuyer moins … Si le monde d’hier n’est plus là c’est qu’il sera là demain, nous pouvons donc le combattre même en son absence ! Ils m’attendrissent, à se ruer sur des moulins à vent pour les déchiqueter à coups d’épée – même s’il y a dans ce faux combat beaucoup de lâche commodité, car un vrai combat n’irait ni sans efforts, ni sans risques.

« C’est une autre culture », comme dit ici une comédie.

Quant à moi, cette génération neuve et soi-disant égarée, je ne sais pas bien quoi en penser : je ne la côtoie pas, ou à tout le moins pas assez pour être en mesure de dégager des rares individus que je connais une dynamique profonde de leur âge entier. J’ai seulement l’impression que ceux qui parmi eux entraîneront la masse ne sont pas ceux qui ont entraîné celle de leurs parents. Il règne dans ces quartiers de l’Ouest cette odeur de fin d’époque qui baigna notre enfance, avant que nous parents ne soient renversés et exécutés.

J’étais hier dans un transport, à la suite de circonstances rocambolesques dont j’eus pu me divertir, si elles ne m’avaient contraint à un pénible voyage avec le commun. Voyage pénible en tous points mais, je dois le concéder, nullement inintéressant, du moins par certains de ses aspects. Notamment un, qui m’éclaira un peu sur les tourments de mon amie – que j’ai revue depuis : en ce domaine du moins, son ouverture à l’autre n’est pas que de mots. Montant à bord du wagon je repérai deux sièges vides, et m’assis contre une fenêtre à la propreté très modérée, en tâchant de penser le moins possible au siège rugueux qui maltraitait mon pantalon de soie marine. A mon grand désespoir m’arriva un voisin, ou plutôt une voisine : je vis s’assoir à ma droite une jeune femme d’environ vingt-cinq ans, qui était le parfait portrait de ce qu’eût été mon amie si elle avait vu le jour dans la génération de sa fille. Habillée pour le travail, la nouvelle venue avait franchi un degré dans l’échelle de la progressive décontraction de la tenue que descendaient déjà ses mères et grand-mères : vêtue en bas du pantalon grossier de toile bleue de son adolescence, elle portait en haut une de ces vestes que porte sans doute sa mère au bureau depuis ses propres vingt-cinq ans. Elle pianotait nerveusement sur un de ces engins qui, du temps de ses parents, n’étaient pas encore portables – mais que son petit frère trouve sans doute encombrants, déjà. Trois choses me frappent : elle est collée à moi, car j’ai dû prendre un de ces trains qui, étroits et bon marché, permettent à cette génération de se déplacer entre leurs mansardes et les spacieux appartements de leurs parents, qui leur tiennent lieu d’escapade mensuelle ; elle ne travaille plus sur une enquête ou un projet humanitaire, mais sur un plan de bien-être au travail – elle doit appartenir à cette cohorte des « officiers du bonheur », nouveau clergé subalterne appelé sans doute à remplacer les pigistes – ; elle m’a l’air déjà fatiguée, alors que sans méchanceté aucune et en toute bonne foi, en trois heures de voyage elle n’aura honnêtement pas fait grand-chose.

A la suite de cette rencontre tout à fait inopinée, et à la réflexion, cette génération m’intrigue – d’où, par ailleurs, cette longue missive sur ce sujet dont j’ai imaginé qu’il vous pourrait intéresser : nous savons trop jusqu’où peuvent mener ces abîmes entre générations. J’essaierai de rencontrer un jour la fille de mon amie, voir si elle a elle aussi cet air fatigué – ce dont le vague souvenir que j’ai d’elle me fait douter.